La vraie violence est celle dont on ne parle pas

J’ai 2 contenus qui se sont percutés en stories la semaine dernière et les réactions que j’ai reçues sont à l’origine de cette newsletter. Ça parle de violence comme vous l'aurez compris.

Vlan!
26 min ⋅ 28/06/2026

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Donc la semaine dernière, j’ai d'abord partagé une citation de Romain Lemire sur Vlan ! à propos de l'inceste:

« le silence, c'est ce qui permet aux prédateurs d'agir. »

Et parce que nous étions en pleine canicule, j’ai repartagé un carrousel tiré de l’épisode que j’ai enregistré avec Frédéric Semama intitulé "Pourquoi on sait tout sur le climat et on ne fait rien."

C’est alors que des dizaines de personnes m'ont écrit pour me dire que les deux se faisaient écho et se répondaient. Même si c’était un total concours de circonstances, ça a tout de suite paru parfaitement cohérent et ça m’a amené dans une réflexion plus profonde autour de la violence.

Le silence permet aux prédateurs d'agir, ça vaut pour l'inceste comme pour les industriels qui continuent de réchauffer la planète en sachant exactement ce qu'ils font avec la complicité des politiques qui ne font rien pour les arrêter tout au contraire. Chaque fois, la même impunité tranquille parce que le silence fait foi.

La vraie violence, en 2026, n'est pas uniquement celle dont on parle mais plutôt celle qu'on tait et que souvent on ne classe pas dans la bonne case.

On pourrait parler de la malbouffe en distribution libre, de l’alcool, de l’invitation à consommer en permanence des produits dont personne n’a besoin. Ce sont aussi des formes de violence pour nos corps et nos esprits mais derrière le souci est surtout que cela remet en question la survie dans de bonnes conditions de notre espèce et des autres vivants sur cette planète.

Déjà quand j’écrivais mon livre je me posais plusieurs questions sur la violence climatique.
D’abord pourquoi l’économie et l’argent qui ne sont que des imaginaires ont plus de poids que le réel des limites planétaires, de l’importance des arbres…pourquoi l’écologie est un sujet dont plus personne ne se préoccupe vraiment ? Pourquoi quand il y a une canicule, les médias parlent plutôt de « catastrophe naturelle » que de « violence institutionnelle » ?

La violence que les caméras aiment n’est pas celles qui tue

Il existe une forme de violence qui attire l’attention et tout nous flèche vers cette violence-là.
C’est l’agression dans le métro, c’est ce jeune battu à mort, ce sont ces vitrines brisées par des personnes en colère.
Je ne vais certainement pas faire l’apologie de cette violence ou laisser supposer qu’elle n’exite pas ou n’est pas grave mais force est de constater qu’elle monopolise la quasi-intégralité des médias parce qu’elles font de jolies images, parce qu’il est facile de dire qui est « le méchant ». Par ailleurs, il existe des victimes, on peut les nommer dans le meilleur des cas. Finalement on en revient au mythe du monstre que l’on peut facilement montrer du doigt.

Par conséquent, ces violences concentrent le débat politique, des budgets et des lois et nous détourne des « vraies » violences systémiques qui nous impactent tous, tous les jours.
Je comprends bien la logique des médias évidemment mais parfois je me demande dans quelle mesure on ne nous manipule pas avec la notion d'insécurité. Évidemment, pas dans le sens complotiste du terme mais plus banalement où certaines violences captent l'attention et donc le débat politique, les budgets et les lois pendant que d'autres restent hors champ parce qu'elles ne font pas de bonnes images mais aussi parce que les médias sont pieds et mains liés avec les agresseurs voire sont parfois les agresseurs eux-mêmes.

Je me dis que pour faire la part des choses, ce qui est pertinent c’est de regarder les chiffres.

Pendant l'été 2022, 61 672 personnes sont mortes en Europe à cause de la chaleur et ça sera évidemment beaucoup plus en 2026 d’autant que la chaleur est l’un des phénomènes, les inondations en sont un autre, l’asthme un autre etc…. Mais quand même pour vous donner un ordre de grandeur, juste les morts de la chaleur en 2022 c'est environ 20 fois le nombre de victimes d'homicides en France sur une décennie entre 2010 et 2020. Moi perso ça me choque.
Donc je reprends, en un seul été l'Italie a perdu 18 010 personnes, l'Espagne 11 324, l'Allemagne 8 173.

D’ailleurs, les chercheurs de Nature Medecine, qui ont publié ces données en 2023, ont montré que les femmes de plus de 80 ans et les hommes de moins de 65 ans étaient particulièrement touchés et évidemment que dans les quartiers les plus pauvres, les personnes mouraient deux fois plus que les quartiers aisés lors des pics de chaleur.
Et on appelle ça une « catastrophe naturelle » quand on sait pertinemment que cela est intégralement dû à l’activité humaine, ça n’a rien de naturel.

Maintenant, comparez ces chiffres à ce qu'on appelle « insécurité », un terme qui fait se déplacer tous les politiques dans les médias, qui fait des minutes de silence à l’assemblée nationale…. Les politiques se convoquent en urgence, les plateaux télé s'enflamment, des lois sont votées.

Pourtant, pour les 61 672 morts en un été, la seule conséquence a été une réduction du budget dédié à l’écologie par le gouvernement Macron et une inaction à l’échelle de l’Europe.

Je n’essaie surtout pas de vous faire la morale, mais je veux refaire un cadrage car le cadrage, c'est déjà un acte politique. Franchement, je trouve affligeant que dans les médias on soit finalement arrivés à un débat “clim pas clim” qui n’est définitivement pas le sujet.

Le juge Youssef Badr m’a dit sur Vlan ! « il n’y a pas de monstre, il n’y a que des personnes qui font des choses monstrueuses ». Et ça m’a beaucoup interpellé ce mythe du monstre. Parce que pour ce qui concerne l’écologie on a un double problème, on ne sait pas par quel bout le prendre mais aussi il est impossible du pointer du doigt un monstre tant les médias, les politiques et les industriels essaient de nous faire avaler que nous sommes tous responsable de manière égale. C’est absolument faux, nous ne sommes pas responsables de manière égale, cependant, c’est une manière pratique de se dédouaner.

La violence symbolique, quand le système se rend invisible

Bon vous le savez quand j’écris une newsletter, j’aime bien aller regarder du côté des penseurs parce qu’évidemment, des personnes bien plus brillantes que moi, se sont penchés sur ces sujets. Et, il se trouve que notre Pierre Bourdieu national a mis des mots sur ce phénomène en parlant de violence symbolique.

En gros, l'idée est simple mais elle a des implications vertigineuses. Il explique qu’il existe des formes de domination qui ne se voient pas parce qu'elles ont été intériorisées comme normales à la fois par ceux qui dominent et par ceux qui sont dominés. La violence symbolique, c'est le fait que les gens les plus écrasés par un système finissent souvent par le percevoir comme légitime, naturel, mérité.

Et cette violence symbolique est imperméable, insidieuse et invisible, et c'est précisément pour cela qu'elle légitime et soutient simultanément d'autres formes de violence. Elle ne vient pas s'ajouter à la violence physique, elle en est la condition de possibilité car elle prépare le terrain.

Ce qui m'intéresse ici, c'est la phrase de Romain Lemire que j'ai partagé à savoir « le silence, c'est ce qui permet aux prédateurs d'agir. ». Dans le cadre de l'inceste, ce silence est souvent actif, il est maintenu par des mécanismes de honte, de loyauté familiale, de peur des représailles. Mais ce silence est aussi structurel puisque les institutions n'ont pas voulu voir pendant des décennies alors même que beaucoup de psychologues minimisaient et que les juges ne condamnaient pas. Le résultat ce sont quand même 7 millions de personnes incestées en France, c’est un enfant toutes les 3 minutes 24h/24, 7 jours/7.

Ce même silence structurel existe pour la violence climatique mais également pour la violence des inégalités économiques ou encore pour la violence des conditions de travail dans certains secteurs mais aussi pour la violence des logements insalubres pendant les canicules qui vont se faire de plus en plus fréquentes.

Ce n'est pas que personne ne sait, tout le monde est au courant. Mais, cependant nommer ces choses comme « violences » demanderaient d'en désigner les auteurs, « les monstres » d’une certaine manière (même si vous aurez compris que ce sont simplement des personnes qui font des choses monstrueuses avec une dilution de responsabilité bien orchestrée). Et désigner des auteurs implique des responsabilités, des recours juridiques ou encore des politiques de réparation.

Le silence, comme l'écrivait l’actrice Catherine Turner en analysant les « menaces invisibles » subies par les femmes, crée une zone grise où le préjudice est réel mais non reconnu par le droit. Et si le droit ne le reconnaît pas alors la politique ne s'en empare pas. Et si la politique ne s'en empare pas, le budget ne suit pas.

La non-nomination est une stratégie souvent inconsciente mais parfois parfaitement délibérée.

La violence lente, c’est le crime parfait

Vous imaginez bien que ce concept de violence lente n’est pas de moi, même si j’adorais être à l’origine de tous les concepts que dont je vous parle. Cette fois-ci c’est un théoricien littéraire américain du nom de Rob Nixon qui en parle en décrivant les violences environnementales.

Ce qu’il explique c’est que « la violence provoquée par le changement climatique, la dérive toxique, la déforestation, les marées noires (...) se produit de manière graduelle et souvent invisible ». Et évidemment le problème c'est que nos mécanismes d'attention mais également les médias et par conséquent l’opinion publique et les décisions politiques sont calibrés pour les événements spectaculaires, instantanés, visuellement saisissants. Une explosion, une attaque, une fusillade génère de la réaction immédiate tandis que la canicule que l’on vient de traverser sera oubliée dans 3 semaines. C’est sans doute ce qui me rend le plus triste dans cette histoire d’ailleurs. J’aimerais que l’on en parle longtemps, que l’on soit marqué, que l’on demande des comptes aux politiques et aux industriels, de nommer cela « violence » et pas « accident ».

Mais la violence lente ne nous active pas d’autant que l’autre réalité de cette forme de violence, c’est qu’elle exacerbe la vulnérabilité des écosystèmes et des personnes pauvres, dépossédées qui sont souvent déplacées de force. Autrement dit, elle frappe d'abord les corps déjà fragilisés par d'autres formes de violences.

L’autre chose que je trouve assez folle, c’est que cette violence tue mais sans vraiment laisser de scène de crime très claire comme on en a l’habitude. Et par conséquent, encore une fois, c’est difficile de définir les « monstres ».

L’inaction climatique est toujours un peu difficile à comprendre quand on est au cœur d’un choc climatique ou quand on s’intéresse de près à ces sujets car la science est là, on sait exactement ce qui va se passer depuis 50 ans mais nos mécanismes cognitifs ne permettent pas de transformer cette connaissance en action parce que justement cette violence est invisible et « non violente » au sens commun.

Ce que Nixon appelle la « violence lente », les chercheurs qui travaillent sur la sécurité climatique l'appellent « violence épistémique » c’est à dire le fait que les modèles dominants du risque climatique sélectionnent certains types de preuves et en occultent d'autres, produisant ainsi des « angles morts » dans la gouvernance. En réalité, les outils conceptuels qu'on a construits pour « voir » le risque ont été conçus pour ne pas voir certaines choses.

Et je crois que les violences sur les personnes minorées socialement (femme, enfant, pauvres…) sont systématiquement dans ces angles morts.

Donc si on revient à nos 61 672 morts de l'été 2022 typiquement et plus généralement aux morts liés aux canicules, en France évidemment la mortalité dans les villes les plus défavorisés de la région parisienne était deux fois supérieur à celui des villes les plus aisés. Et il faut bien comprendre que ce n'est pas une tragédie sans auteur mais un système qui produit cette inégalité de façon cohérente et prévisible. Les gens pauvres vivent dans des logements sans isolation thermique, souvent sous des toits en zinc, travaillent dehors, dans des entrepôts non climatisés et n'ont pas les moyens d'acheter des climatiseurs ou de se déplacer vers des endroits plus frais.

Au final, leurs morts ne sont pas documentées et associées aux canicules, on va les répartir.

D’autant plus que les personnes les plus à risque sont les personnes agées qui sont souvent seule, intériorise la chaleur comme normale, ne demande pas d’aide et meurent seule dans leur appartement. Cela a été analysé par des chercheurs entre Madrid et Varsovie si vous en doutiez.

Et ici encore le silence.

J’ai du mal à croire que les politiques et les journalistes ignorent cette réalité car si la canicule tue, de manière prévisible, les pauvres 2 fois plus que les riches, on sait que ce sont aussi des décisions politiques, d’urbanisme etc…Dès lors, je ne comprends pas pourquoi on ne parle pas de « violence » et d’insécurité.

On en revient à cette phrase qui définitivement fait beaucoup de sens « le silence permet aux prédateurs d'agir. » C’est vrai pour les incestes, les violences intra conjugales et le climat aussi.

On a entendu parler des ados morts noyés mais le chiffre a été rapidement balayé et personnellement je n’ai pas entendu de décompte des morts liées aux vagues de chaleur de mai et de juin. Peut-être que ça a été mentionné quelque part mais ça n’a pas fait les gros titres.

Nommer, c'est déjà résister

Il y a peut-être une raison pour laquelle les mots « violence » et « insécurité » ne sont pas utilisés pour décrire ces violences envers les personnes minorées et c’est évidemment que les mots créent des obligations.

Alors après le meurtre de Lyhanna, les politiques ont fait des sorties, réclamés des actions urgentes mais nous savons bien que c’est juste un acte médiatique car les tribunaux ne sont pas dimensionnés et que quand tout est urgent plus rien ne l’est. Dans 6 mois, dans 1 an, je crains que la situation n’aura absolument pas changé.

Dans le droit, la violence suppose un auteur et l'insécurité suppose une responsabilité de protection. Et dès qu'on a un auteur et une responsabilité de protection, on a une demande de réparation. Mais une demande de réparation implique un changement de politique qui implique des coûts et des rapports de force.

Je plaide vraiment pour que l’on change les mots car cela permettrait de changer les grilles et de rendre rendre visible ce qui ne l’était pas afin de forcer les institutions à répondre et agir en conséquence.

D’ailleurs, on a vu exactement ce mécanisme à l'œuvre dans les mouvements féministes des dernières décennies. Quand la notion de « féminicide » est arrivée dans le débat public, beaucoup d’hommes ont protesté en expliquant que c’était idéologisé un meurtre comme un autre. Mais poser ce mot de féminicides a permis de les compter séparément, d'en analyser les schémas, de former les gendarmes, de changer les procédures judiciaires. Le mot a créé une obligation politique même si nous sommes encore loin du compte.

J’aimerais que l’on puisse parler sérieusement « Violence climatique » et « d’insécurité climatique » car cela forcerait les politiques à prendre le sujet plus sérieusement et les journalistes à mettre ce sujet au centre alors qu’en général, l’écologie est relayée à la dernière place, si on a le temps, des conversations.

Déjà on voit que « violence institutionnelle », « violence de genre » ou encore « violence économique » commencent vraiment à émerger dans le discours public.

Gaston Bachelard disait que les révolutions conceptuelles se font toujours contre les mots de la génération précédente et je pense qu'il se passe quelque chose de cet ordre avec la notion de violence. Nous sommes à un moment charnière où les catégories héritées du droit et de la politique pensées pour les violences visibles, immédiates et individuelles ne suffisent plus à capturer les formes de violence qui structurent vraiment nos vies.

Et si les gouvernements ne changent pas d'eux-mêmes ces catégories, c'est parce qu'ils ont beaucoup à perdre à le faire je crois.

Peut-on homéopathiser toutes formes de violence ?

Quand je parle d’homéopathisation de la violence, généralement les personnes me regardent avec de grands yeux et ne comprennent pas de quoi je veux parler. Alors encore une fois l’expression ne vient pas de moi mais d’une discussion avec Michel Maffesoli et d’un concept qu’il a développé dans un livre (essai sur la violence).

Sa thèse centrale est que « la violence est structurelle à ce que nous sommes », elle n’est donc pas une anomalie mais constitutive de l’animal que nous sommes.

Et donc concrètement la question qu’il traite est de savoir si la violence est là et ne peut pas être éliminée, que font les sociétés de cette dernière ?

Et pour lui, il faut l'homéopathiser, c’est-à-dire de la ritualiser, de lui donner un cadre précis pour s’exprimer et pour éviter qu’elle explose hors de ce cadre. Autrement dit, il s’agit d’intégrer la violence dans des formes contrôlées, lui donner des exutoires, des canaux, des rituels plutôt que de faire semblant qu'elle n'existe pas.

Je me souviens que quand nous en avions parlé ensemble il avait cité Aristote et la catharsis en m’expliquant que quand l'agressivité peut sortir, elle sort alors que quand elle ne peut pas sortir, elle contamine le corps en son entier et la violence qui ne trouve pas de sortie légitime prend des « voies détournées », des formes « perverses » au sens littéral du terme.

En 2 mots, « intégrer l'animalité permet d'éviter la bestialité. »

Et en réalité, il y a plein d’exemples de cette homéopathisation de la violence comme le carnaval, le duel codifié, les fêtes des fous ou encore les jeux de l'amphithéâtre romain. En réalité, toutes ces institutions qui paraissent barbares à nos yeux modernes avaient une fonction précise : permettre à la violence d'exister dans un cadre qui l'empêchait de tout détruire.

D’ailleurs, c’est intéressant car Ernest Callenbach, dans son roman utopique Ecotopia (que j’ai tellement adoré lire et que je vous recommande vivrement), imagine une société future qui a institutionnalisé des « jeux de guerre » rituels entre communautés, des affrontements physiques codifiés, avec des règles, des arbitres, des limites claires. On pourrait penser que c’est une glorification de la violence et c’est en réalité, juste reconnaître qu’elle est là et qu’elle existe. C'est l'idée que nier l'agressivité humaine ne la fait pas disparaître car elle fini toujours par se retrouver ailleurs et s’exprimer de manière encore plus destructrice.

D’ailleurs, je ne sais pas si vous vous souvenez, dans une newsletter précédente sur le désir, je vous avais parlé de René Girard et du désir mimétique. Et lui arrive aux mêmes conclusions de manière un peu différente puisqu’il explique que la violence est contagieuse, elle s'imite, se propage, escalade jusqu'à la crise. Les sociétés traditionnelles géraient cette crise par le mécanisme du bouc émissaire, c’est-à-dire de concentrer la violence collective sur une victime sacrificielle pour restaurer l'ordre. D’ailleurs, certains politiques utilisent cett méthode en nous expliquant que le problème c’est (au choix) : les pauvres, les immigrés, les riches, les noirs, les femmes, les hommes…. Or, dans notre société, c’est l'État qui monopolise la violence légitime, le marché qui canalise le désir rival et ils sont en train de se déliter à travers une « culture de la cruauté » normalisée et une violence diffuse qui ne se nomme plus.

Alors vous allez vous dire que je viens de faire un grand écart forcément – pour être sincère, je ne savais pas bien ou parler de cette homéopathisation de la violence et en même temps, le concept me semblait clef alors permettez-moi de raccrocher les wagons

Quand une société refuse de nommer certaines violences comme celles que j’ai mentionné plus tôt, elle ne les fait pas disparaître, elle les refoule et mon idée c’est qu’un refoulement à grande échelle, ça produit des symptômes.

Ces symptômes, on les voit partout à travers la montée des colères politiques diffuses, l'agressivité des débats en ligne, l'érosion de la confiance dans les institutions. Alors bien sur ce ne sont pas nécessairement les causes premières, ce ne sont peut-être que des effets néanmoins, ces violences non dîtes ne sont pas traitées.

Évidemment, la canicule génère de la violence physique directe et si vous ne vivez pas une vie climatisée, vous avez sans doute réalisé comment votre corps était épuisé, comment vous n’arriviez plus à penser correctement, comment aussi cette violence générait chez vous un agacement permanent et donc une forme de violence plus physique et psychologique cette fois. Mais elle génère aussi une violence psychique collective puisque nous avons toutes et tous la conscience diffuse que quelque chose d'injuste se passe, sans avoir les mots pour le dire, sans avoir de coupable clairement désigné, sans avoir de recours.

Maffesoli parle de la distinction entre « dramatique » et « tragique ». Le dramatique, c'est la pensée moderne c’est-à-dire que tout problème a une solution, tout conflit peut être résolu, le progrès nous mène quelque part. Le tragique, c'est l'acceptation que certaines tensions sont constitutives de l'existence humaine et qu'on ne les dépasse pas mais que nous devons vivre avec

Je ne suis pas entièrement d'accord avec lui sur la conclusion (on y reviendra), mais il y a quelque chose de juste dans le diagnostic car notre refus occidental moderne d'accepter que la violence est structurelle produit une incapacité à la gérer autrement que par la dénégation ou la répression.

Pour revenir, je ne suis pas sur que l’on puisse homéopathiser la violence climatique ni évidemment l’inceste mais je suis néanmoins certain qu’on doit pouvoir, en intelligence collective, trouver des moyens d’activer par exemple notre besoin d’abondance d’une manière à ne pas détruire l’écosystème qui nous abrite.

Bon, on essaie d’avoir envie du futur malgré tout ?

Je crois qu’il y a 2 grands pièges quand on parle de ces sujets. D’abord celui de la résignation.

On se dit que la violence est structurelle, que l'histoire est cyclique, qu’on n'y peut pas grand-chose et forcément, c'est une posture intellectuellement commode mais humainement désastreuse qui surtout ne change rien à la réalité des faits.

Et puis le 2eme piège serait celui de dénoncer sans horizon parce que lister les violences invisibles, les nommer, pointer les responsables et s'arrêter là sans se remettre en question, sans se demander comment cette violence est arrivée, sa part de responsabilité, de savoir quel rôle on peut jouer chacun à sa petite échelle.

Je pense que la voie qu’il faut essaie chacun de tenir, c’est celle de regarder clairement cette violence dans les yeux, de la nommer comme tel et chercher les leviers qui existent malgré tout qui à être radical dans le sens originel du mot, c’est-à-dire de revenir à la racine.

Parce qu’en réalité, il existe des leviers.

Le premier et j’ai un peu insisté dans cette newsletter mais simplement il faut nommer les choses. Ce n'est pas une action anodine et je trouve que le terme « féminicide » nous le prouve parfaitement. Ce qui n’a pas de « mot » pour le définir, n’existe pas. Les mots créent de la réalité institutionnelle.

Je me questionne aussi sur ce concept d’homéopathisation. Que faire de toutes cette agressivité et de cette frustration. One ne peut pas ignorer cette violence alors que peut-on en faire ?

Il me semble également qu’il va vraiment falloir insister pour rendre la violence lente justiciable. C'est ce que font certains mouvements de droits de la nature. C'est ce que font les procès climatiques intentés contre des États ou des multinationales. C'est ce que font les recours en « écocide » même si évidemment le droit est lent, frustrant et incomplet. Je crois que chaque extension de la notion de violence dans le droit crée une obligation pour les acteurs institutionnels.

Une 4eme action pourrait être de refuser d'opposer les violences. Ce que la droite a réussi à faire en France, c’est-à-dire opposer « la vraie insécurité » (la petite délinquance, les agressions de rue) à « l'idéologie » des violences systémiques, c'est franchement un tour de passe-passe qui arrange tout le monde sauf les victimes et que nous payerons tous très cher demain. Les deux types de violences sont réels et méritent des réponses car très souvent, ils ont les mêmes racines c’est à dire la relégation, le manque de perspective, la frustration non traitée.

Je crois vraiment profondément qu’il n’y a pas de petite solution ou de petits pas, chaque choix compte dans le respect de nos contradictions car nous ne sommes pas des machines.

Au final le silence est un choix

Je reviens à mes deux stories Instagram du début car elles décrivent le même mécanisme à deux échelles différentes.

D’un coté, le prédateur qui agresse un enfant dans une famille et qui compte sur le silence familial, la honte, et l'absence de mots. Une manière d’éprouver son pouvoir sur un être. De l’autre coté, on a l'industrie pétrolière et les autres qui savent depuis les années 1970 que ses produits réchauffent la planète compte sur le silence politique, la dissémination du doute et l'absence de catégories juridiques adaptées. Ce ne sont pas deux phénomènes sans rapport. Il faut bien comprendre que même si ce sont des situations qui n’ont rien à voir, ce sont malgré tout deux applications du même principe qui est que la violence survit grâce à son invisibilité.

Et cette invisibilité n'est pas totalement naturelle, en réalité elle est maintenue parfois activement, parfois par inertie, parfois parce que nommer coûte cher à ceux qui ont le pouvoir de nommer.

Nous sortons de la pire canicule que l'Europe ait traversée. Des milliers de personnes sont mortes seules, dans des appartements surchauffés, dans des corps que personne ne considérait suffisamment en danger pour sonner à leur porte. Ces morts sont invisibles parce qu'elles sont diffuses, ne font pas d'image et parce que les victimes sont âgées ou pauvres ou les deux.

Alors je prends ma part de responsabilité déjà et je ne prétends pas avoir de solution magique mais déjà nommer ce que c’est et arrêter de parler de « catastrophe naturelle ».

C'est de la violence et les violences ont des auteurs.

Cette semaine sur Vlan!

Sur Vlan!

#401 Les politiques sont-ils déconnectés du réél ? avec Boris Vallaud

Boris Vallaud était jusqu’à récemment le président du groupe socialiste à l’Assemblée et il est donc le 1er politique que je reçois sur Vlan!
En cela je suis très très curieux de vos retours car ce n’est pas quelque chose qui est dans mes habitudes et en même temps avec les élections qui arrivent, cela me semble absolument indispensable de les recevoir.
J’ai malgré tout en tête que je ne suis pas un journaliste politique (sans doute pour le mieux) et que je n’ai pas les compétences nécessaires (ni l’équipe ici) pour être capable de les challenger comme il faudrait. Comme je l’ai souligné dans cette newsletter, je ne crois pas aux monstres et recevoir des politiques en pensant qu’à travers l’humain nous allons découvrir le politique, c’est une grossière erreur à mon avis.
Mais j’attends vraiment vos retours à partir de mardi :)

Sur Vlan! Leadership

Comment garder 30 000 personnes debout en période de crise? Avec Aliette Mounier-Lomprey

Aliette Mounier-Lomprey est la CEO d'Orange Business. Elle a fait toute sa carrière dans une seule boîte, depuis un stage au milieu de ses études jusqu'à la direction d'une entité de 30 000 personnes présente dans le monde entier.

Orange Business, c'est une entreprise qui se réinvente sous pression car le business historique disparait (téléphonie fixe), et il faut trouver les relais de croissance tout en maintenant la performance financière et le lien humain. Ce paradoxe, Aliette l'incarne au quotidien.

Dans cet épisode, nous parlons de ce que le football de haut niveau lui a appris sur le collectif, de ses règles personnelles pour gérer l'énergie plutôt que l'agenda, et de la façon dont elle aborde la transformation IA, non comme un sujet tech, mais comme un enjeu profondément humain. J'ai questionné Aliette sur sa décision de parler publiquement de son orientation sexuelle en tant que CEO, et sur les retours, parfois bouleversants, qu'elle a reçus de collaborateurs qui ne pouvaient en parler à personne. Un épisode dense, direct et rare dans sa franchise.

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Des liens tout à fait incroyables

  1. Il y a une autre manière de découvrir qu’un texte a été écrit par une I.A.
    On a tous bien compris que le — était le signe d’un texte écrit par I.A. même si aux U.S. c’était largement utilisé par les auteurs renommés mais il y a une autre manière de s’en rendre compte et elle m’ennerve tout autant. C’est la double négation du genre « Ce n’est pas X, c’est Y » et cet article explique pourquoi c’est agaçant justement et surtout inefficace pour faire passer une idée.

  2. Comment nos cerveaux perçoivent la chaleur aux canicules
    J’en parle dans ma newsletter et je pense que, si comme moi vous n’étiez pas dans un espace climatisé, vous pouvez tous et toutes réaliser que pendant la canicule votre cerveau était en ébullition et rien ne pouvait vraiment en sortir. Ce chercheur en neurosciences nous explique comment nos cerveaux percoivent les températures extrêmes (chaud comme froid) et comment ils s’adaptent dans cet article ici.

  3. Comment décrocher de son téléphone devant son enfant

    Une chose que j’ai apprise en interviewant Franz de Waal, le fameux primatologue, c’est que les bébés ont des recompenses dans leurs cerveaux (dopamine je crois) dès qu’ils imitent un adulte de leur genre. C’est vrai à tous les niveaux et je me suis toujours dis que c’était aussi vrai pour les téléphones portables. Le souci est comment faire pour qu’ils ne nous voient pas sur nos téléphones à la fin?
    Ici un article qui vous donne des conseils concrets parce qu’on sait tous à quel point c’est difficile pour ceux qui ont déjà essayé bien sur.

Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuelle comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !

Bievenue dans cette version payante de la newsletter et merci merci merci mille fois de votre engagement. Cela me touche vraiment profondément que vous ayez décidé de passer à la version payante et ca signifie beaucoup pour moi de l’effort que je fais 2 fois par semaine pour proposer une réflexion profonde sur un sujet qui me tient à coeur. J’espère que cette longue version vous plaira comme les précédentee vous plaisait.
Dites-moi en message ce que vous en pensez :)

Comme vous le savez sans doute, Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à Paris, à 104 ans.

C’est étrange pour moi car depuis les débuts de Vlan ! j’ai hésité à lui proposer une interview. J’avais son contact et je n’ai jamais osé par peur de déranger. Je me disais qu’il devait être fatigué et qu’il n’aurait sans doute pas envie de faire une interview de plus et puis je le voyais participer à des interviews mais chaque année je me disais « non mais là cette année c’est trop ». Mais désormais qu’il est parti et quand je vois qu’en 2018, il avait encore 8 ans devant lui, je me dis que j’ai eu vraiment tort.

J’aurais tellement aimé le rencontrer et partager avec vous sa sagesse.

Alors je me suis dit que j’allais écrire cette newsletter en hommage. Au début, je voulais expliquer la manière dont il envisage la complexité et puis je me suis dit que, vu l’époque, et considérant mon objectif central qui est de vous redonner envie du futur, tout le monde pourrait utiliser 3 leçons de vie de sa part. Et puis je me suis dis que je pourrais faire un peu des 2, c’est-à-dire des idées importantes et des conseils de vie.

Alors, je me suis plongé dans ses dernières conférences mais surtout dans son livre « leçons d’un siècle de vie ».

Et comme il début le livre de cette manière : « Qu’il soit entendu que je ne donne de leçons à personne. J’essaie de tirer les leçons d’une expérience séculaire et séculière de vie, et je souhaite qu’elles soient utiles à chacun, non seulement pour s’interroger sur sa propre vie, mais aussi pour trouver sa propre Voie. » Vous comprendrez bien que sa position n’est pas condescendante mais d’humain à humain.

Qui était vraiment Edgar Morin ?

En fait, « Morin » est son pseudonyme de résistant, je ne le savais pas du tout mais il est né le 8 juillet 1921 à Paris, sous le nom d’Edgar Nahoum. C’était un sociologue, philosophe, épistémologue, résistant, cinéphile, fondamentalement de gauche, amoureux à répétition, centenaire et mauvais père comme il le dit lui-même. Il a traversé le crack de 29, le nazisme, le stalinisme, mai 68, la mondialisation, le crack de 73, la globalisation et le Covid, sans parler de plusieurs révolutions industrielles à commencer par celle qu’apporte l’intelligence artificielle. Ça me semble fou de faire cette liste et pourtant c’est sa vie et ceux qui lui ont rendu hommage l'ont décrit en quatre termes : le rêveur, le penseur, le déchiffreur et l'humaniste. Et comme me l’a souligné une amie proche de lui « il a eu raison ou de la chance de partir non abîmé » sous-entendu, il est parti avec toute sa tête.

Moi je le connaissais surtout pour être le « penseur de la complexité ». Il a été le 1er à casser l’approche analytique pour dire que les challenges de la modernité ne pouvaient pas se résoudre facilement avec une seule variable. Sa pensée s'appuie sur le mot latin complexus c’est-à-dire « ce qui est tissé ensemble ». La réalité humaine, la nature, l'économie, une relation amoureuse ne sont pas des choses qu'on démêle en séparant les fils comme nous l’avons fait avec les lumières et la structuration de l’université telle qu’on la connait aujourd’hui. Il faut parfois avoir une vision systémique et comprendre que quand on tire sur un fil, les autres bougent et que si on isole un phénomène, vous ne comprenez plus rien à ce qu'il est.

Un bon exemple je trouve, ce sont les entreprises qui se sont dit « nous allons réduire l’empreinte carbone ». Alors, c’est super bien sûr mais l’empreinte carbone est une des conséquences du réchauffement climatique qui est lui-même un des problèmes de l’écologie donc ils étaient totalement à côté de la plaque.

Idem si on prend la problématique de la quasi-impossibilité d’améliorer sa qualité de vie, certains vous diront que le problème ce sont les riches, les immigrés ou les pauvres. Et c’est tellement plus compliqué que ça !

L'erreur est inséparable de la connaissance humaine

Ce que j’adore, entre autres, chez Morin, c’est qu’il défendait l’idée que toute connaissance est une traduction suivie d'une reconstruction. Ce que vous lisez en ce moment, votre cerveau le traduit en signaux, reconstruit une image, vous la présente comme la réalité. Mais c'est déjà une interprétation. Il n'y a pas de différence intrinsèque entre une perception et une hallucination. Et du coup, si toute connaissance est traduction plus reconstruction, alors toute connaissance comporte un risque d'erreur.

Il identifie trois grandes sources d'erreurs dans notre façon de penser. D’abord, le malentendu c’est-à-dire le bruit dans la communication qui nous fait manquer la compréhension. Ensuite la partialité c’est-à-dire de manquer de nuances et de prendre une partie pour le tout. A cet égard, il disait que « ceux qui croient comprendre tous les problèmes humains uniquement à partir de l'économie oublient la religion, la foi, l'amour qui ne relèvent absolument pas des calculs économiques. » Et enfin l'idéalisme pour expliquer que parfois les idées peuvent prendre possession de nous.

Cette 3eme source d’erreur me semble intéressante car nous créons des idées comme « le solutionnisme technologique » (la technologie va nous sauver), l'optimisation permanente, la croissance comme valeur absolue et ces idées finissent par nous gouverner. Non pas parce qu'elles sont imposées par des tyrans, mais parce que nous y croyons sincèrement, avec une certitude qui ressemble à de la foi. Je pense que nous sommes tous victimes de cela et d’ailleurs, de manière honnête, il ne s’exemptait pas lui-même.

L’économie en ce sens est un bon exemple. Il n’existe évidemment pas d’économie ni d’argent, ce sont des imaginaires, des idées mais qui sont tellement bien ancrées qu’elles dominent même la réalité physique des limites planétaires et donc notre propre survie

Dans le cas de Morin, il dit lui-même qu’à 21 ans, il devient communiste parce qu’il croit avec certitude que cela pourrait résoudre tous les problèmes et puis 6 ans plus tard il rompt avec honte, quand l'évidence devient intenable face aux massacres de Staline. Si ce sujet en particulier vous intéresse, il y a d’ailleurs consacré un livre entier nommé « l'Autocritique » qui explique comment un esprit intelligent peut se laisser posséder par une idée, afin de détecter le mécanisme et ne pas le reproduire.

En général, quand on réalise qu’on s’est trompé on a tendance à le nier ou à se justifier en expliquant que c’était « compréhensible dans le contexte de l'époque. » De manière super intéressante Morin faisait le contraire en analysant les mécanismes de l'erreur et en distinguant les erreurs fructueuses, c’est-à-dire celles qui ouvrent des chemins nouveaux, des erreurs stériles qu'il ne faut pas reproduire.

Pourtant la vérité aujourd’hui est qu’un politique qui admet s'être trompés perd souvent les élections ou encore un dirigeant qui change d’avis sera probablement accusé de faiblesse. Et c’est franchement problématique car la conséquence est que les erreurs ne sont pas corrigées, elles sont niées ou habillées en « pivot stratégique. » Morin disait que cela supposait de vivre sous l'empire des idées mortes et je crois qu’en ce moment nous sommes en plein dedans avec la mondialisation heureuse et tout une série d’idées qui se sont montrées totalement erronées avec le temps genre le fameux « ruissellement ».

L’humain est contradictoire par essence

Si vous avez lu mon seul livre, vous savez sans doute que j’y parle de mes contradictions en particulier vis-à-vis de l’écologie. J’ai parfois honte de manquer de consistance sur ce sujet mais je sais aussi que vivre dans un monde dont l’idéal est à l’exact opposé de ces concepts est difficile au quotidien. C’est pourquoi une des choses qui m’a marqué chez Morin c'est le refus catégorique de la flatterie envers l'espèce humaine.

Parce qu’évidemment, nous aimons nous penser comme des êtres rationnels mais j’aime beaucoup qu’il ajoute cette notion « d’Homo demens », c’est-à-dire l'homme fou ou délirant en expliquant que « nous avons vu au XXe siècle des gens prêts à se sacrifier, à tuer, à mourir pour leur idée, pour leur foi, pour leur Dieu, pour leur idéologie. C'est arrivé pour le communisme, pour le maoïsme ou encore pour les Brigades rouges. »

L’humain est bipolaire en quelques sorte, il est à la fois Homo sapiens et Homo demens mais aussi Homo faber (le créateur d'outils) et Homo mythologicus (le créateur de mythes) ou encore Homo oeconomicus (voué à son profit) et Homo ludens (celui qui joue, gaspille). Nous sommes toutes et tous un peu de ces 6 profils et c’est important de les reconnaître à l’intérieur de soi car si vous réduisez l'humanité à une seule de ces catégories, vous ne comprenez pas ce que c'est qu'être humain. Cette pensée me fait sourire quand on me parle « d’intelligence artificielle » car l’humain est un être complexe et d’ailleurs, il disait que « toute passion doit comporter de la raison en veilleuse et de la passion en combustible ». Nous sommes des oxymores sur pattes et c’est ce qui nous permet d’être des êtres de raisons qui rêvent, créent et aiment.

Ce que je trouve intéressant dans cette bipolarité, c'est que l'idée de pouvoir « optimiser » l'humain pour en éliminer la part irrationnelle est exactement le projet de toutes les utopies qui ont dégénéré en dystopies. Que ce soit « l'Homme nouveau » du communisme, « l’humain augmenté » de l’I.A. ou le transhumanisme, on voit bien qu’il ne faut surtout pas tenter de supprimer notre part d’ombre mais plutôt apprendre à vivre avec elle à nos côtés.

Et d’ailleurs, Morin parle de la « dialogique » en expliquant que 2 vérités opposées peuvent être simultanément vraies et typiquement il expliquait que la mondialisation est « la meilleure et la pire des choses qui puissent arriver à l'humanité car pour la première fois, tous les êtres humains vivent dans une interdépendance, une communauté de destin. Et en même temps, ce même processus conduit à des catastrophes démographiques, écologiques et économiques. »

Je trouve ça vraiment rafraichissant dans un monde où les réseaux sociaux récompensent la position tranchée et l’antagonisme. D’une certaine manière tenir cette dialogique est un acte de résistance par un refus actif de simplifier ce qui ne peut pas l'être.

La transfiguration : le travail souterrain de la conscience

Pour moi qui essaie de redonner envie du futur, ce concept de transfiguration me donner de l’espoir. Je n’en n’avais jamais entendu parler avant de creuser son livre pour ses 100 ans. En fait, il liste plusieurs exemples de personnalités qui une fois arrivée au pouvoir ont fait le contraire de ce qu’on attendait d’eux et pour le meilleur. Ainsi va de Juan Carlos, élevé dans le franquisme intégriste, qui une fois qu’il accède au trône, devient le garant de la démocratie espagnole mais aussi Gorbatchev, apparatchik en chef, qui se transforme en humaniste européen et planétaire ou encore le pape François, évêque apparemment conformiste, qui finalement renoue avec le message évangélique de fraternité.

D’ailleurs Morin disait lui-même « je dois dire que c'est pour moi une des choses les plus réconfortantes qui soient au monde de savoir qu'en des esprits apparemment conformes aux convictions qui leur ont été inculquées, le travail souterrain de la conscience a transfiguré des hommes qui sont devenus des porte-parole du genre humain. »

Il s’agit d’un travail latent de la conscience et les changements ne sont pas toujours visibles ou immédiats mais ils n’empêchent qu’ils puissent finalement émerger brusquement alors je vous l’accorde ça peut aller dans les 2 sens mais on va se concentrer comme lui sur les fois où ça va dans le sens de l’humanité. D’ailleurs, lui-même citait Marx qui disait que « l'imprévu, c'est la vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement. »

Dans l’époque de chaos que nous traversons ou on a l’impression de ne rien pouvoir faire quand on voit les Trump et Musk de ce monde et je trouve ça super rassurant de me dire que parfois des humains de pouvoir peuvent totalement retourner une situation. Pour finir, les changements les plus profonds peuvent parfois venir de l'intérieur des systèmes eux-mêmes. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai créé Vlan ! leadership pour montrer qu’il y existe des CEOs qui font vraiment les choses de manière différente même si c’est imparfait bien sûr.

Bon j’espère que ces 3 idées vous feront réfléchir déjà mais voici désormais les 3 leçons de vie que j’ai retenu de ma lecture de son livre

Leçon 1 : L'identité est toujours plurielle

D’abord, j’ai adoré qu’à la question « qui es-tu ? » il réponde « Je suis un être humain » car c’est souvent une réponse que je donne très régulièrement moi aussi. Ça fait souvent sourire les gens en face de moi d’ailleurs. Mais j’ai toujours du mal à me définir parce que je suis multiple comme tout le monde même si on peut mettre des adjectifs comme on le souhaite « français », « metis », « célibataire », « vivant partiellement au Portugal », « podcasteur », « conférencier », « homme », etc…

Je parle de moi ici mais évidemment c’est également valable pour vous qui lisez et, en vérité, chaque fois on peut décider de choisir l'une de ces identités comme principale et rejeter les autres. Dans le cas de Morin, c’est intéressant car il est arrivé ce qui arrive avec les personnes qui acceptent la multiplicité de ses identités. Ainsi on lui a reproché de ne pas être « assez juif » ou de ‘trahir Israel » alors qu’il critiquait simplement la politique envers les Palestiniens. Voilà un homme qui a une colonne vertébrale solide car il a toujours refusé le réductionnisme et le simplisme.

Pour lui c’était une hygiène mentale d’accepter sa multiplicité et ce ne pouvait qu’améliorer les relations humaines dans leur ensemble. Il disait d’ailleurs à ce propos qu’il vivait sa poly-identité non comme une anomalie mais comme une richesse puisque ces identités se succédaient alternativement selon les conditions intérieures ou extérieures dans son « Je » et dans « l'Edgar » qui devait les intégrer.

Dans un contexte où les identités se crispent, où l'appartenance à un groupe tend à demander l'exclusion de tous les autres, Morin montre par l'exemple de sa propre vie que c'est une fausse alternative. On peut être profondément français et fils d'une diaspora méditerranéenne et citoyen du monde. Ces niveaux d'identité ne s'annulent pas, ils s’enrichissent. On devrait expliquer cela à Zemmour entre autres.

Et toi quelles sont tes polyidentités ? On devrait se demander ça plutôt que de dire « et toi tu fais quoi dans la vie ? », vous trouvez pas ?

Leçon 2 : Toute vie est une navigation dans un océan d'incertitudes

« Toute vie est une navigation dans un océan d'incertitudes à travers quelques îles ou archipels de certitudes où se ravitailler. » Je cite Morin dans le texte mais je trouve que cette affirmation résonne particulièrement en ce moment non ?

J’ai beaucoup aimé son chapitre sur l'incertitude qu’il commence par sa propre naissance puisqu’il est quasi mort-né, asphyxié par le cordon ombilical ce qui à l’époque créait beaucoup plus de complexités qu’aujourd’hui. Heureusement pour nous, le gynécologue qui assistait la mère dans la naissance, a giflé longuement ce bébé afin de lui faire pousser son premier cri. Il dira « ainsi la malchance qui me vouait à la mort avant de naître est-elle devenue chance de vivre. »

Et puis il y a la pire chose qui puisse arriver à un enfant, il a perdu sa mère lorsqu’il avait 10 ans et d’ailleurs il dira lui-même à la veille de ses 100 ans que c’est « une blessure jamais totalement refermée, même à mon âge ». Ensuite, il y a eu la fuite à Toulouse lors de l'invasion nazie, qui est devenue la chance de rencontrer sa première fraternité à travers la Résistance ! C’est alors qu’il est devenu Morin. Il y a ainsi de nombreuses incertitudes qui se sont transformées en chance et j’ai été particulièrement marqué quand sur la dernière partie de sa vie à 88 ans, il a perdu sa femme Edwige et il a fait la rencontre de Sabah, sa dernière femme par le plus improbable des hasards, au Festival de Fès des musiques sacrées du monde.

Il liste sur deux pages tous les événements « imprévisibles » qu'il a traversé depuis sa naissance, à de la crise de 1929 jusqu’au 11 septembre 2001 et la pandémie de Covid en 2020. Ce qu’il souligne c’est qu’à chaque fois ce qu'on pensait impossible est devenu réel et par conséquent, je trouve super intéressant de regarder les phénomènes visibles que nous normalisons aujourd'hui et qui seront, dans dix ans, identifiés comme « les signes qu'on aurait dû voir » pour le meilleur comme pour le pire.

Je dis souvent qu’on est très mauvais à prédire l’avenir car si dans les années 80 on était convaincu qu’on aurait des voitures volantes en l’an 2 000, on avait pas du tout vu la révolution qu’Internet allait apporter. Et puis quand Internet est arrivé, on était convaincu que tout le monde allait devenir tellement plus intelligent grâce à tous ces contenus diffusés gratuitement en ligne et puis…

L’histoire ne s’arrête pas nécessairement là puisque chaque malchance peut devenir une chance mais aussi chaque chance porte en elle une malchance future. Il dira « La mort de ma mère, affreuse malchance qui n'a cessé d'être malheur, m'a poussé dans l'adolescence à m'évader dans la littérature et le cinéma. Les œuvres sont devenues comme ma drogue quotidienne, drogue nourricière et salubre qui m'a fait découvrir la réalité du monde. » C’est horrible de le penser mais d’une certaine manière s’il n’avait pas perdu sa mère si jeune, nous n’aurions probablement pas eu la chance de bénéficier de tout ces écrits.

Ce qui me touche là-dedans, c'est l'absence totale de naïveté car il ne verse pas du tout dans l’idée que toute souffrance à une utilité mais il montre comment les événements les plus douloureux ont ouvert des chemins qu'il n'aurait pas empruntés autrement.

Leçon 3 : La vie est amour

Le troisième chapitre du livre s'appelle « Savoir Vivre. » et il débute par une distinction entre survivre et vivre. Globalement je pense qu’on a tous une bonne idée de ce que cela veut dire puisque survivre c’est se maintenir en vie, respirer, se nourrir, se protéger tandis que vivre c’est plutôt de conduire sa vie avec ses risques et ses possibilités de jouissance. Il dit très justement que « la survie est nécessaire à la vie, mais une vie réduite à la survie n'est plus la vie. »

Mais ce qui m’intéresse le plus dans cette partie, sans doute parce que c’est ce dont j’ai le plus besoin égoïstement, c’est ce qu’il appelle l'état poétique. Ce qu’il décrit c’est un ensemble d'émotions devant ce qui nous touche, que l’on trouve beau. C’est évidemment valable dans l'art mais également dans le monde et dans les expériences de nos vies ou encore dans nos rencontres. Vous l’avez nécessairement déjà ressenti mais vous savez cet état second de quasi transe très doux que l’on obtient dans des choses aussi simples qu’un échange de sourires, dans la contemplation d'un visage ou d'un paysage mais aussi dans le rire et simplement dans les moments de bonheur comme de boire un bon vin avec un ami proche, de voir son équipe de foot marquer un but, d’observer une fourmi ou de donner un bout de pain à un joli oiseau.

D’ailleurs, il fait la liste de ses propres expériences poétiques comme l'extase qu’il a ressenti devant la Petite danseuse de Degas au Louvre ou ce qu’il a ressenti à la première écoute du premier mouvement de la Neuvième symphonie de Beethoven, salle Gaveau, à 13 ou 14 ans. Il dira d’ailleurs à 99 ans, « je suis à nouveau en transe dès que commence ce mouvement. » Je trouve ça magnifique moi et ça me questionne sur ce qui me touche autant mais aussi je me questionne pour savoir si je me laisse toucher de cette manière simplement en particulier dans ce monde dopé à la dopamine ou tout passe en un claquement de doigt. On ne prend plus le temps de rien.

Mais surtout, pour le romantique que je suis il y a évidemment cette phrase que j’ai relu plusieurs fois « la poésie de la vie. Suprêmement, c'est l'amour. »

Alors cela dit, il ne parle pas simplement de l’amour romantique mais de l’amour comme d’une manière d’être au monde. Cela peut se retrouver dans la fraternité, la sororité, il dit d’ailleurs que « la fraternité, c'est la meilleure chose que l'humanité ait inventée. C'est l'amour entre gens qui ne s'aiment pas forcément, mais qui sont liés par quelque chose qui les dépasse. » Il passe plusieurs pages d’ailleurs à décrire ces moments en particulier quand il a habité chez Marguerite Duras dans l'effervescence de l'après-Libération ou encore un peu plus tard avec les hippies californiens de 1969-1970. D’ailleurs il remarque que ces communautés n'ont pas duré mais que ce qui est essentiel c’est qu’ils ont existé.

Ce qui est fou, je trouve, c’est qu’il n’a jamais arrêté d’aller à la recherche de cet amour et typiquement à 95 ans il a décidé avec sa femme de quitter Paris pour Montpellier afin de trouver un centre historique piéton et surtout ce qu'il appelait « une convivialité perdue. » Ça peut sembler désuet mais en réalité le bonjour traditionnel dans une rue est fondamental parce que c’est un signe élémentaire de reconnaissance. C’est une manière de dire à l’autre « Tu existes, je te reconnais comme être humain. » et la disparition de ce salut dans l'anonymat urbain est, disait-il, une dégradation de notre aptitude à la reconnaissance d'autrui. Ce n’est pas du tout une simple question de politesse mais plutôt le symptôme d'une civilisation qui a choisi le quantitatif sur l'humain et c’est profondément triste je trouve.

D’ailleurs, il fait référence aux Gilets jaunes pour expliquer que ce mouvement comportait un ensemble d’êtres humains avec le besoin d'être reconnus dans leur pleine qualité humaine. Une autre manière de dire cela c’est de parler de dignité tout simplement car ce n’était pas juste une revendication économique mais une demande d'existence. Et je pense qu’on payera longtemps le fait que Macron l’ait tué dans l’œuf plutôt que d’écouter ce que voulais dire ce mouvement.

Ce qu'il nous laisse en 2026

Alors qu'est-ce qu'on fait avec tout ça ? Je pourrais évidemment vous faire une liste de ses enseignements à appliquer mais comme vous l’avez compris par la phrase que j’ai partagé en début de newsletter, il aurait détesté cela. Donc je préfère à la place vous dire ce que tout cela a changé dans ma façon de voir les choses.

D’abord évidemment, sa façon de penser la complexité est ce qui m’a toujours inspiré dans ma manière de regarder le monde car je suis convaincu que les réponses simples à des questions complexes sont des mensonges bienveillants. Comme le disait justement Oscar Wilde « La vérité pure et simple est très rarement pure et jamais simple ». Et franchement dans une époque de polycrises, les mensonges bienveillants et les simplifications sincères sont super dangereux car c’est précisément ce genre de phrases que des gens intelligents et bien intentionnés propagent parce qu'elles sont plus faciles à partager.

Je retiens également son concept d'Homo demens (la folie) qui me semble d'une utilité pratique immédiate sur le sujet de l’I.A. parce que le fantasme d'une intelligence artificielle « purement rationnelle » suppose que la rationalité pure serait supérieure à l'humain imparfait. Mais Morin retournait ce raisonnement en expliquant que la part irrationnelle de l'humain n'est pas un bug mais tout à l’inverse une partie constitutive de ce qui fait que nous sommes capables d'amour, de créativité, de fraternité. Une IA qui optimiserait l'humain en retirant la part « demens » retirerait aussi la part qui donne envie du futur.

Et puis évidemment la poésie et l’amour, de prendre le temps et la mesure d’être touché par la vie.

Il était un optimaliste lui aussi

Je ne vais pas vous raconter n’importe quoi il ne s'est jamais défini comme optimaliste mais à le lire et à l’écouter, je crois que c'est ce qu'il était.

Pour mémoire, l’optimalisme c’est de regarder la réalité telle qu’elle est et décider de s’y engager avec joie malgré tout.

A la question posée dans une des conférences que j’ai écoutées, on lui a demandé « comment garder confiance dans notre contexte chaotique » et il avait répondu : « En sachant que vous êtes un moment dans cette aventure. Et que vous y participez. Alors essayez d'y participer de la meilleure façon. » Il avait 94 ans à ce moment-là et je trouve génial sa réponse, très humble et vraie. C’est de cette manière je crois que l’on vit pleinement et que l’on trouve du sens. Edgar, du haut de ses 101 ans, le disait tellement plus joliment que moi : « Je sens que j'approche des limites de la vie, mais je crois que le sentiment d'essayer d'être utile et de continuer à vivre dans les ferveurs et dans la poésie de la vie, tout ceci m'entretient bien. »

Je m’arrête sur cette phrase.

Définitivement, j'aurais dû décrocher ce téléphone et lui proposer cette interview mais comme on ne peut pas revenir en arrière je le prends comme une leçon aussi.

Si vous êtes abonné, merci d'être là. Si vous avez lu jusqu'ici et que vous ne l'êtes pas encore, vous savez ce que vous trouverez.

Et si vous pensez à quelqu'un pour qui cette newsletter pourrait être utile à quelqu'un qui traverse une période d'incertitude, qui cherche quelque chose à contre-courant du cynisme ambiant, n’hésitez pas à la partager. C'est la meilleure façon de lui rendre hommage.

Greg

Vlan!

Par Gregory Pouy

Je suis optimaliste et surtout généraliste, au croisement de la philosophie, de la sociologie, de l'économie et parfois des neurosciences. Ma valeur est de faire les connexions que les spécialistes ne font pas parce qu'ils restent dans leur domaine.

Ce qui m'anime : vous redonner envie du futur. Entre l'optimisme béat et le catastrophisme professionnel, j'appelle ça l'optimalisme : réaliste sur ce qui arrive, convaincu que la joie rebelle nous aidera à traverser.

Je suis le créateur de Vlan! et Vlan! Leadership. 9 ans, 500 conversations, plus de 20 millions d'écoutes. Vous êtes ici sur ma newsletter toutes les deux semaines, j'anime des conférences pour des CODIR et COMEX, et je vis entre Lisbonne et Paris.

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