La semaine dernière, des agents de l'ICE ont abattu Alex Pretti et plus largement, mon dernier épisode sur Vlan avec Jean-Michel Valantin montre bien le retour de la violence décomplexée . Ça me fait peur comme la situation en Iran et beaucoup d'autres choses dont on va parler.
Avant de débuter cette newsletter, je vous rappelle que vous si souhaitez soutenir mon travail, j’ai créé un Tipeee qui permet de me maintenir un peu près car cette newsletter, aussi gratuite qu’elle est, me prend au moins 3 jours plein à écrire et que comme vous je dois payer mon loyer et qu’il n’y a quasi jamais de sponsor donc j’en suis rendu à faire l’aumône.
D’ailleurs si jamais vous bossez pour une marque, sachez que je cherche des sponsors pour Vlan! et Vlan! leadership.
Parfois à 3h du matin, les yeux grands ouverts dans le noir, j'ai fait ce que je m'interdis de faire trop souvent : je laisse mon cerveau dérouler la liste de ce qui pourrait advenir.
Le Golf Stream qui ralentit, l'I.A. qui pourrait rendre tellement de métiers obsolètes, les 800 milliards d'euros qui vont être hérités dans les dix prochaines années et qui vont faire exploser l’inflation de l’immobilier entre autres. Mais aussi les tempêtes climatiques ou la montée des autoritarismes.
Et cette question lancinante : où est-ce que je vais bien pouvoir vivre ?
Vous aussi, avez-vous cette liste ?
Qu'est-ce que vous faites de cette peur ?
Parce que soyons honnêtes 2 secondes. Face à l'angoisse existentielle de notre époque, nous avons développé 3 réflexes :
D’abord le nihilisme passif. "De toute façon, on est foutus, autant profiter." Ou « ben de toute manière qu’est-ce que tu veux que j’y fasse moi ? ».
C'est aussi confortable que lâche et c'est exactement ce que le système attend de nous.
J'ai des amis brillants, cultivés, conscients des enjeux, qui ont choisi cette voie.
Ils voyagent, consomment, profitent, lâche une petite story ici ou là (et d’ailleurs parfois ne le font même pas) avec une forme d'élégance dans le renoncement.
Le problème c’est que cette posture nous ronge de l'intérieur parce qu’on ne peut pas faire semblant indéfiniment que rien n'a d'importance.
Ensuite, il y a évidemment l'indignation permanente.
On partage des articles alarmistes sur LinkedIn/Instagram ou autre, on s'insurge dans les dîners, on signe des pétitions, on commente avec véhémence sous les posts des politiques... puis on retourne à notre vie exactement comme avant.
L'indignation comme alibi de l'inaction. Je plaide coupable car je suis régulièrement dans ce mode.
Ça donne l'illusion de faire quelque chose. Ça permet de se sentir du bon côté de l'histoire. Mais au fond, ça ne change rien.
Pire : ça nous épuise émotionnellement sans nous faire avancer collectivement d'un centimètre.
Et puis évidemment l'optimisme béat. "La technologie va nous sauver", "L'humanité a toujours trouvé des solutions", "Il faut garder espoir", "On a survécu à pire".
Traduction : je me mets la tête dans le sable et j'appelle ça de la résilience. C'est la posture préférée des gourous du développement personnel ou des technophiles entrepreneurs.
L'optimisme déconnecté du réel n'est pas une force, c'est une fuite déguisée en vertu et j’avoue que c’est la posture que je comprends le moins.
De mon côté, j’ai cette posture optimaliste (faire face au réel et décider de s’y engager) mais je me demande quoi faire de mes peurs et de mes angoisses malgré tout.
Et ce que j’ai trouvé c’est que la peur n'est pas mon ennemie.
Ça peut être une force à condition de comprendre comment la transformer.
Et je vous propose de partager ce que j’ai appris.
Avant de parler de solutions, regardons la réalité en face.
Donc on va regarder sans minimiser ou être trop pessimiste. Juste les faits.
Nous vivons une époque de polycrises, un enchevêtrement de 9 polycrises pour être plus précis.
Elles s'alimentent mutuellement et se renforcent les unes au contact des autres.
J'en parle souvent sur Vlan! parce que je crois qu'on ne peut pas penser correctement notre époque sans cette grille de lecture.
Ça va être pénible (je sais) mais relativement court.
La crise climatique d'abord, la plus médiatisée mais aussi la plus minimisée dans ses conséquences réelles.
On sait déjà que les accords de Paris ne seront pas respectés.
Nous nous dirigeons vers un réchauffement de 2,5 à 3°C d'ici la fin du siècle.
Pour mieux comprendre de quoi il s'agit, il suffit de réaliser que la planète est un écosystème comme notre corps humain.
Maintenant imaginez +3°C sur votre corps...vous seriez à 40°C, c'est la mort assurée après 1 semaine.
Ce n'est pas une prédiction alarmiste, c'est la trajectoire actuelle selon le GIEC.
Et à ce niveau de réchauffement, on ne parle plus de désagréments mais de bouleversements civilisationnels, de déplacements massifs de populations, de guerres pour les ressources donc on commence à voir les prémices et d’effondrement de systèmes agricoles entiers.
La crise de l'eau ensuite, dont personne ne parle vraiment alors qu'elle est peut-être la plus immédiate.
50% de la production alimentaire mondiale va être menacée dans les décennies à venir.
L'eau douce se raréfie, les nappes phréatiques s'épuisent, et nous continuons à arroser des golfs en plein désert comme si de rien n'était.
La crise de la biodiversité — on parle de sixième extinction de masse.
Ce n'est pas une métaphore. Ce n'est pas une exagération de militants écolos.
Des espèces disparaissent à un rythme 100 à 1000 fois supérieur au taux naturel d'extinction.
Tout le monde parle de microbiote en ce moment, imaginez qu'on enlève 70% de vos bactéries, comment pensez-vous que vous votre microbiote (buccal, intestinal, peau ou autre) va fonctionner ?
Et pendant ce temps, la crise économique s'installe avec des inégalités qui explosent.
Les 1% les plus riches possèdent désormais plus que les 99% restants. Ce n'est plus de l'économie de marché, c'est de la concentration de pouvoir féodale.
La classe moyenne s'érode, l'ascenseur social est en panne, et on continue à nous vendre le mythe de la méritocratie comme si travailler dur suffisait pour s'en sortir.
J'ai grandi avec cette croyance. J'ai mis des années à comprendre à quel point elle était partielle, voire mensongère pour beaucoup.
Cette crise économique génère naturellement une crise sociale avec une montée des populismes, des fractures communautaires et puis une défiance généralisée envers les institutions, les médias, les élites, les experts.
Tout le monde se méfie de tout le monde.
Les réseaux sociaux amplifient les divisions en nous enfermant dans des bulles de confirmation. On ne dialogue plus, on s'invective. On ne débat plus, on se cancel.
Cette crise sociale alimente une crise politique où les démocraties vacillent pendant que les autocraties se renforcent. Regardez la Hongrie, la Pologne, les États-Unis de Trump.
Ce n'est pas un accident mais une tendance de fond qui est liée au néolibéralisme.
Les régimes autoritaires promettent la sécurité et l'ordre face au chaos et de plus en plus de gens trouvent ça séduisant.
Les trois premières crises (climat, eau, biodiversité) provoquent des crises géopolitiques majeures.
On le voit avec les États-Unis qui reviennent à la force brute et à l'isolationnisme, avec la Chine qui étend méthodiquement son influence, avec la Russie qui envahit ses voisins, avec les guerres de ressources qui se multiplient au Sahel et ailleurs.
L'histoire nous rattrape avec sa logique implacable de rapport de force.
L'idée naïve d'une mondialisation heureuse et pacifique a vécu.
Ajoutez à cela une crise démographique silencieuse : la France est passée sous le seuil de renouvellement des générations. Comme le Japon, la Corée, l'Italie, l'Espagne, la Chine même... Nous sommes une population vieillissante et il n'y aura pas assez de jeunes pour nous accompagner, pour financer nos retraites, pour prendre soin de nous quand nous serons vieux.
J'ai fait un épisode entier de Vlan! sur ce sujet avec David Duhamel — les projections sont vertigineuses et personne n'en parle.
Et puis il y a la technologie, pas vraiment une crise en soi, mais un amplificateur de toutes les autres. Les réseaux sociaux qui fragmentent notre attention, polarisent nos sociétés, et nous rendent accrocs à la dopamine des notifications.
L'IA qui menace des pans entiers de l'économie y compris des métiers créatifs qu'on pensait protégés. La surveillance généralisée qui transforme nos vies en données exploitables.
Mais aussi la perte d’indépendance stratégique puisque ces outils sont américains.
Mais aussi le transhumanisme qui pose des questions éthiques auxquelles nous n'avons pas de réponses.
J'ai écrit une newsletter entière sur l'atrophie sociale et cognitive que provoquent ces technologies — le constat est glaçant.
Voilà. C'est le monde dans lequel nous vivons.
9 polycrises interconnectées qui se renforcent mutuellement et j'ai même pas parlé des pandémies potentielles, de l'antibiorésistance, ou du risque nucléaire.
Alors oui, nous avons raison d'avoir peur. Cette peur n'est pas irrationnelle.
Elle n'est pas le symptôme d'une anxiété pathologique à soigner à coups de méditation et de tisanes.
Elle est la réponse appropriée à une situation objectivement préoccupante.
La vraie question n'est donc pas "comment ne plus avoir peur ?" ce serait du déni. La vraie question est : qu'est-ce qu'on fait avec cette peur ?
Un peu comme la colère, notre culture nous a appris que la peur est une faiblesse.
Quelque chose à surmonter, à dépasser, à vaincre. "Feel the fear and do it anyway", comme disent les Américains.
Les coachs de développement personnel nous vendent des méthodes pour "sortir de notre zone de confort" et "dépasser nos peurs". Les entrepreneurs à succès nous racontent comment ils ont "écrasé leurs doutes" pour réussir. Comme si la peur était un bug de notre système émotionnel.
Je me suis intéressé à ce que disent des philosophes sur ce sujet et je suis retombé sur Hobbes .
Vous connaissez sûrement cette phrase : "L'homme est un loup pour l'homme" (Homo homini lupus). Elle est devenue un lieu commun, une sorte de slogan pessimiste qu'on sort pour justifier le pire de l'humanité. "Tu vois bien, l'homme est un loup pour l'homme, c'est dans notre nature d'être égoïstes et violents."
Sauf que cette interprétation est un contresens total.
D'abord, cette phrase n'est pas de Hobbes à l'origine, elle vient du dramaturge romain Plaute, et Hobbes la reprend en la transformant.
Mais surtout, Hobbes ne dit absolument pas que l'homme est naturellement méchant ou cruel.
À noter aussi que les loups et de manière plus large la faune et la flore sont coopératifs mais bref, il n'y a pas d'organisation pyramidale dans le monde animal, ça serait une aberration….
Je veux prendre le temps d’expliquer car j’en ai marre qu’on me ressorte cette phrase à longueur de discussion.
Ce que Hobbes décrit, c'est une situation, pas une essence.
Dans ce qu'il appelle "l'état de nature" c'est-à-dire une situation hypothétique où il n'y aurait ni société, ni lois, ni État, les humains se retrouvent en compétition permanente pour les ressources limitées et leur propre survie.
Dans cette situation, sans arbitre, sans règles communes, sans garantie de sécurité, chacun est une menace potentielle pour l'autre.
Non pas parce que les humains sont mauvais par nature, mais parce que la structure même de la situation crée la méfiance.
Si je ne sais pas si mon voisin va m'attaquer demain pour voler mes réserves, la stratégie rationnelle est de l'attaquer en premier ou au moins de me tenir prêt à le faire.
Et comme mon voisin pense la même chose, nous voilà dans ce que Hobbes appelle "la guerre de tous contre tous".
Non pas une guerre permanente avec des batailles, mais un état de tension permanente où la guerre est toujours possible.
Mais ce que Hobbes défend surtout c’est que cette peur pousse les individus à sortir de cet état de nature pour fonder des sociétés, des institutions, des États.
Selon lui, les hommes acceptent de renoncer à une partie de leur liberté naturelle et de se soumettre à une autorité commune parce qu'ils ont peur.
La peur est donc un moteur de coopération et de vivre.
Hobbes nous dit que nos plus grandes constructions collectives l'État, le droit, les institutions qui nous protègent sont nées de la peur.
Pas malgré elle mais grâce à elle.
Face à la menace, quelque chose en nous se mobilise pour survivre.
Et cette mobilisation peut prendre 2 formes : la fuite ou la construction.
Au final La régression vers la violence ou le saut vers la coopération.
La leçon est limpide : la peur n'est pas un signe de faiblesse.
C'est un signal d'alarme qui nous dit que quelque chose nous menace et ce signal peut devenir le carburant d'une transformation individuelle ou collective.
Nos ancêtres qui ont bâti les premières cités n'étaient pas moins effrayés que nous.
Ils étaient peut-être plus effrayés encore par les prédateurs, les tribus rivales, les famines, les maladies.
Mais ils ont transformé cette peur en élan créateur. Ils ont inventé l'agriculture, l'écriture, le commerce, la politique, le droit.
Et nous ? Que faisons-nous de notre peur ?
Mais avant d'arriver là, il existe une vérité qui semble évidente mais que je voulais expliquer.
Certaines personnes s’illuminent face à l'inconnu, improvisent avec génie, trouvent de l'énergie dans le chaos. D'autres ont besoin de stabiliser la situation, de comprendre avant d'agir, de sécuriser le terrain.
La psychologue Kathy Kolbe a développé une théorie que je trouve fascinante sur notre façon instinctive de réagir face aux défis.
Ce n'est pas de l'intelligence cognitive ni de l’intelligence émotionnelle mais de l’intelligence conative dont j’ai parlé dans ma newsletter précédente.
En gros notre manière de trouver de l’élan.
Elle identifie notamment ce qu'elle nomme le "Quick Start" (littéralement « démarrage rapide »): notre propension naturelle à nous lancer dans l'action face au risque et à l'incertitude.
Ceux qui ont un score élevé en « Quick Start » transforment la peur en excitation.
Ils sont les premiers à sauter dans l'inconnu, à innover, à improviser. Le danger les stimule.
L'adrénaline les fait fonctionner. Ils ont besoin de nouveauté, de défi, de risque pour se sentir vivants.
Dans une situation stable et prévisible, ils dépérissent.
Ceux qui ont un score bas cherchent d'abord à comprendre, à prévenir, à stabiliser.
Ils sont les gardiens de la prudence nécessaire.
Ils voient les risques que les Quick Start élevés ignorent dans leur enthousiasme.
Ils construisent les fondations solides sur lesquelles les autres peuvent innover.
Dans un chaos permanent, ils s'épuisent.
Le problème, c'est quand on lutte contre son propre mode de fonctionnement.
Quand un « Quick Start » bas essaie de se forcer à "foncer" parce que c'est ce que la culture entrepreneuriale valorise, il s’épuise, semble être un imposteur et y trouve uniquement de l’anxiété.
Ou quand un Quick Start élevé s'oblige à la prudence excessive et s'éteint à petit feu dans un job stable mais ennuyeux, en se demandant pourquoi il se sent mourir à l'intérieur.
Comprendre votre tempérament face au risque, c'est arrêter de vous épuiser en luttant contre vous-même. C'est utiliser votre peur selon votre nature profonde. C'est trouver votre propre façon de transformer l'angoisse en action.
En ce qui me concerne, parce que rien ne rentre jamais dans les cases, je vois bien que je peux être l’un et l’autre.
Je peux prendre des décisions rapides alors qu’elles sont structurantes tandis que pour d’autres choses, je vais avoir besoin de réflexion.
Quand l'angoisse monte, je lis, je prends des notes, j'essaie de mettre des mots sur ce que je ressens.
Et aussi j’agis, j’essaie de me connecter à mon désir et à mon ressenti.
Mais dès que je me force un peu trop ou pire si une autre personne me force, je finis par rétropédaler.
Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise façon de transformer la peur.
Il y a votre façon. Et la première étape pour la trouver, c'est d'arrêter de vous juger à l'aune des autres.
L'action comme purification : la leçon d'Aristote
Aristote avait un concept magnifique : la catharsis. (en grec "purification" ou « purge »).
Dans sa Poétique, Aristote explique que la tragédie (le genre théâtral) produit chez le spectateur une catharsis des émotions de crainte et de pitié.
En assistant aux malheurs des héros tragiques, en vivant par procuration leurs souffrances et leurs terreurs, le spectateur "purge" ses propres émotions. Il sort du théâtre allégé, libéré, nettoyé.
Ce n'est pas que les émotions négatives disparaissent. C'est qu'elles sont traversées, vécues intensément, et par là même transformées. La tension se décharge. L'énergie bloquée se libère. Ce qui était paralysant devient mouvement.
Mais la catharsis ne s'applique pas qu'au théâtre. Elle s'applique à l'action elle-même.
Quand nous agissons face à ce qui nous fait peur quelque chose se transforme en nous.
La tension de la peur devient l'énergie de l'accomplissement.
C'est ce que vivent les athlètes avant une compétition. Cette peur qui noue le ventre, qui fait trembler les jambes, qui accélère le cœur... et qui, une fois qu'ils s'élancent sur la piste ou le terrain, se transforme en puissance pure. La peur n'a pas disparu, elle a changé de forme.
Elle est devenue carburant.
C'est ce que je vis chaque fois que je publie une newsletter. Cette angoisse avant d'appuyer sur « envoyer ».
Est-ce que c'est assez bien ? Est-ce que les gens vont trouver ça nul ? Est-ce que je me suis trop exposé ?
Et puis je publie. Et quelque chose se libère. Non pas parce que la peur était infondée, mais parce que l'action l'a traversée. Idem chaque fois que je fais une conférence.
Aristote appelait cela la vertu.
Pour lui , la vertu n'est pas l'absence de peur, c'est l'action juste malgré la peur.
Le courageux n'est pas celui qui n'a pas peur, c'est celui qui agit malgré sa peur, de façon proportionnée à la situation.
La peur est une tension. L'action est la décharge qui transforme cette tension en mouvement.
Et voilà le secret que notre culture de la pensée positive a oublié : on ne se débarrasse pas de la peur en pensant positif, en visualisant le succès, ou en répétant des affirmations devant son miroir.
On traverse la peur en agissant, on la purifie par l'effort, on la transforme en la mettant au service d'un projet.
J'arrive enfin à ce concept qui me fascine depuis des semaines et dont je vais vous parler régulièrement.
Conatus vient du latin "effort", "tendance", "élan".
Comme je l’expliquais la semaine dernière chez Spinoza, il prend une signification bien plus profonde.
Spinoza définit le conatus comme l’élan vital ou l’instinct de survie d’une certaine manière (sauf que pour Spinoza, cela s’applique à toute chose y compris une pierre).
Le conatus est toujours affirmatif. Il ne veut pas fuir, il veut persévérer et construire.
Même quand nous avons l'impression d'être paralysés, déprimés, sans énergie.
Et ce qui est extraordinaire c’est que vous n'avez pas à créer cette force. Elle existe déjà en chacun de nous.
Même quand vous avez l'impression d'être paralysé par la peur.
Même quand vous pensez avoir perdu tout élan ou quand vous êtes au fond du trou et que rien ne semble avoir de sens.
Votre conatus continue, il est là, en vous, maintenant, pendant que vous lisez ces lignes.
Spinoza va plus loin : pour lui, c’est notre essence puisque nous sommes cet élan de persévérance.
Nous sommes cette force qui refuse de s'éteindre.
La question n'est donc pas "comment trouver la force d'agir face à la peur mais plutôt "comment la libérer ? Comment lever les obstacles qui l'empêchent de s'exprimer ? Comment transformer ce qui la bloque en ce qui la nourrit ?"
Le conatus, c'est ce qui en vous refuse de se résigner, refuse de se contenter du nihilisme passif, de l'indignation stérile ou de l'optimisme aveugle.
C'est cette force têtue qui vous pousse à vous lever le matin même quand tout semble absurde. Qui vous pousse à créer, à aimer, à espérer, à lutter comme on le voit à Minneapolis actuellement.
Les humains s’entraident.
Cette force est indestructible. Elle peut être réprimée, bloquée, détournée mais elle ne peut pas être anéantie tant que vous êtes vivant. Elle EST votre vie.
Et en fait il existe un lien fort avec l'optimalisme
Vous le savez si vous me lisez régulièrement : je défends ce que j'appelle l'optimalisme dont je parlais dans l'introduction.
C'est cette posture qui refuse à la fois le pessimisme paralysant et l'optimisme naïf.
L'optimaliste voit la réalité telle qu'elle est avec ses polycrises, ses menaces, ses incertitudes, ses zones d'ombre. Il ne se raconte pas d'histoires rassurantes. Il ne minimise pas les problèmes. Il regarde le monde en face, même quand c'est douloureux.
Mais en même temps, l'optimaliste choisit délibérément de s'engager dans l'action.
L’action n’a pas besoin d’être mesurable ou exceptionnelle, ça peut être de créer des liens, de parler à des inconnus, de se frotter à des personnes avec lesquelles vous n’êtes pas d’accord.
L’optimaliste ne croit que tout ira bien mais l'action elle-même a un sens, indépendamment de son résultat.
Parce que l'engagement est sa propre récompense. Parce que participer au monde vaut mieux que le subir passivement.
L’action génère de la joie et la joie est le carburant de l’action.
Et en réalité, ce que j'ai compris en travaillant sur cette newsletter, c'est que le conatus lui est le moteur de l'optimalisme.
C'est cette force qui nous pousse à continuer alors même que les probabilités sont contre nous. Qui nous fait écrire des newsletters, créer des projets, tisser des liens, même dans un monde qui semble s'effondrer. Qui nous fait planter des arbres même si nous ne verrons jamais leur ombre.
Ce n'est pas du déni. Ce n'est pas de la naïveté. C'est la reconnaissance que notre élan vital ne demande pas la permission au contexte pour exister.
Le conatus n'attend pas que les conditions soient favorables pour se manifester, il se manifeste parce que c'est sa nature.
Erich Fromm, psychanalyste et philosophe l'a magnifiquement formulé : "L'incertitude est la condition même qui pousse l'homme à déployer sa puissance."
En réalité, l'incertitude n'est pas ce qui nous empêche d'agir, elle est ce qui nous pousse à agir.
Le conatus ne s'active pas malgré la peur, mais à travers elle. La menace ne paralyse pas l'élan vital mais le stimule.
C'est ce que Hobbes avait compris c'est que la peur de la mort violente pousse les hommes à créer des sociétés.
C'est ce que Spinoza avait compris c'est que le conatus s'affirme d'autant plus fort que quelque chose menace notre existence.
La peur et le conatus ne sont pas ennemis, ils sont partenaires.
Mais alors quels sont les obstacles intérieurs qui bloquent notre conatus
Si le conatus est toujours là, toujours actif, pourquoi avons-nous parfois l'impression d'être complètement paralysés ? Pourquoi certains jours l'élan semble-t-il avoir disparu ?
Parce que le conatus peut être bloqué. Non pas détruit mais entravé, dévié, réprimé. Et identifier ces obstacles est la première étape pour les lever.
Premier obstacle : la confusion entre peur et danger. Toutes nos peurs ne correspondent pas à des dangers réels. Notre cerveau limbique, formaté pour la savane africaine, réagit de la même façon à un lion qui charge et à un email désagréable de notre patron.
L'adrénaline monte, le cœur s'accélère, les muscles se tendent alors que la menace n'est pas du tout comparable.
Cette confusion nous fait mobiliser notre énergie contre des fantômes tout en ignorant parfois les vrais dangers.
Deuxième obstacle : la rumination. Quand nous ressassons nos peurs au lieu de les traverser, nous créons une boucle qui s'auto-alimente.
Plus nous pensons au problème, plus il nous semble gros et plus il nous semble gros, plus nous avons peur. Plus nous avons peur, plus nous y pensons. Le conatus tourne en rond au lieu d'avancer. L'énergie se dissipe en friction interne.
Troisième obstacle : l'isolement. Comme je l'ai écrit dans ma newsletter sur l'amitié, nous ne sommes pas faits pour affronter seuls les grandes épreuves. Le conatus individuel se renforce au contact des autres — et s'étiole dans la solitude. Quand nous nous isolons avec nos peurs, nous nous coupons de la force collective qui pourrait nous porter.
Quatrième obstacle : la comparaison. Se comparer aux autres qui "semblent" ne pas avoir peur ou qui "semblent" la gérer mieux que nous est le meilleur moyen de saper notre propre élan. Nous ne voyons que la surface des autres, jamais leurs abîmes intérieurs.
Cette comparaison est toujours injuste et décourageante.
Cinquième obstacle : le perfectionnisme. Attendre d'avoir surmonté totalement notre peur pour agir, c'est attendre indéfiniment. Le conatus n'a pas besoin de conditions parfaites.
Il a besoin d'espace pour s'exprimer, même imparfaitement, même maladroitement. L'action imparfaite vaut infiniment mieux que l'inaction parfaite.
Je dis « votre » mais en vrai je fais surtout ces recherches pour moi et j’écris cette newsletter pour moi également hein.
J’aimerais beaucoup être ce sage au-dessus de la mêlée mais je ne suis qu’un humain en proie à ses angoisses comme vous probablement.
Et nécessairement j’ai cherché quelques pistes concrètes.
Parce que comprendre intellectuellement le conatus ne suffit pas, il faut le vivre et le pratiquer.
Première étape : nommons nos peurs. Pas vaguement, précisément. Qu'est-ce qui vous réveille à 3h du matin ? Qu'est-ce qui vous noue le ventre quand vous y pensez ? Écrivez-le. Littéralement.
"J'ai peur de perdre mon travail à cause de l'IA." "J'ai peur que le réchauffement climatique rende ma région invivable." "J'ai peur de vieillir seul." "J'ai peur de ne pas être à la hauteur."etc….
La peur nommée perd une partie de son pouvoir paralysant. Elle devient un objet qu'on peut examiner, questionner, travailler. Tant qu'elle reste diffuse, elle nous envahit. Une fois nommée, elle peut être confrontée.
Deuxième étape : distinguons ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas.
Pas facile mais vous connaissez sans doute la phrase de Marc Aurèle : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer celles que je peux changer et la sagesse de distinguer les premières des secondes. »
J’y travaille mais c’est dur. J'observe que j’avance cela dit.
Ce qui reste vrai c’est que l'essentiel de notre souffrance vient de vouloir contrôler ce qui nous échappe.
Vous ne pouvez rien contre le changement climatique, vous ne pouvez pas vivre hors de la société mais vous pouvez accomplir des actions simples ou vous engagez dans votre ville par exemple.
Ça, c'est votre territoire. C'est là que votre conatus peut s'exprimer. C'est là que l'action a du sens.
Troisième étape : identifiez un petit pas conatif, pas un grand projet révolutionnaire.
Une action minuscule mais concrète en direction de ce qui vous fait peur.
Si l'incertitude professionnelle vous angoisse, quel est le plus petit pas que vous pouvez faire aujourd'hui vers une compétence nouvelle ? Pas "apprendre l'I.A." c'est trop vague.
Mais "prendre la masterclass sur l’I.A de Grégory". Ça, c'est un pas (oui j’en profite et elle est vraiment bien et j'en suis très fier).
Le conatus ne demande pas des actes héroïques mais du mouvement.
N'importe quel mouvement dans la bonne direction vaut mieux que l'immobilité parfaite.
Quatrième étape : acceptez l'inconfort parce que transformer la peur en élan ne signifie pas que la peur disparaît. Elle reste là, mais elle change de fonction.
Elle passe de frein à carburant et ce passage ne se fait pas sans friction.
Acceptez de trembler, de douter, d'hésiter tout en avançant quand même.
C'est ça, le courage. Pas l'absence de peur, mais l'action malgré la peur et malgré l’échec potentiel.
En réalité, je me suis planté tellement de fois, j’ai tellement de challenges encore aujourd’hui.
Même cette newsletter est un immense travail et je ne sais jamais comment elle va être reçue mais je l’envoie quand même. L'inconfort fait partie du package, c'est le prix à payer pour libérer le conatus.
Cinquième étape : entourez-vous. Trouvez vos alliés, vos compagnons de route, vos amis qui comprennent vos peurs sans les minimiser et qui vous poussent à agir sans vous juger. Ces personnes qui vous disent "oui, c'est effrayant, et tu peux y arriver" plutôt que "arrête de te prendre la tête" ou "tu t'inquiètes pour rien" ou pire qui projettent leurs propres peurs sur vous quand vous avez envie de bouger.
Le conatus individuel se renforce au contact des autres. Nous sommes des animaux sociaux. Notre élan vital est profondément collectif.
Sixième étape : ritualisez. Le conatus a besoin d'habitudes pour s'exprimer durablement. Pas des résolutions grandioses de janvier qui s'effondrent en février si vous voyez ce que je veux dire.... Des micro-rituels quotidiens qui libèrent l'élan vital.
Pour moi, le sport matinal ou aller tous les jours au même café à Paris pour travailler, être toujours à la même table et parfois je suis productif, parfois pas. L'important, c'est le geste. C'est le conatus qui s'exprime, qui affirme : "Je suis là, je crée, je persévère."
Trouvez les rituels qui font vibrer votre élan vital. Et tenez-les. Même les jours où vous n'en avez pas envie. Surtout ces jours-là. Parfois je vais nager même pour 15 minutes mais pour me dire que j’y suis allé.
Je vais terminer par une idée qui peut sembler contre-intuitive : et si nos peurs étaient notre meilleure boussole ?
Ce qui vous fait peur révèle ce qui compte pour vous. Si vous n'aviez pas peur de perdre votre travail, c'est peut-être qu'il ne vous importe pas vraiment.
Si l'idée de vieillir seul ne vous angoissait pas, c'est peut-être que les relations profondes ne sont pas votre priorité.
Si la perspective de l'effondrement climatique vous laissait indifférent, c'est peut-être que l'avenir de la planète n'est pas dans vos valeurs fondamentales.
La peur pointe vers ce que nous avons à protéger, à construire, à défendre. Elle révèle nos attachements profonds. Elle trace la carte de ce qui a du sens pour nous.
Alors la prochaine fois que l'angoisse vous prendra à 3h du matin ou en plein milieu d'une réunion, dans un embouteillage ou sous la douche essayez ceci : au lieu de fuir, de vous distraire ou de vous flageller, demandez-vous :
Qu'est-ce que cette peur m'apprend sur ce qui compte vraiment pour moi ? Et quel est le plus petit pas que mon conatus peut faire maintenant pour honorer cela ?
La peur ne disparaîtra pas. Les polycrises non plus. L'incertitude est notre condition permanente et ça ne va pas s'arranger.
Mais le conatus, cette force têtue qui vous pousse à persévérer dans votre être, est plus fort que tout cela. Il l'a toujours été. Il a traversé des millénaires d'histoire humaine, des catastrophes, des effondrements, des renaissances. Il a survécu aux glaciations, aux famines, aux épidémies, aux guerres. Il a porté vos ancêtres jusqu'à vous. Il vous porte maintenant.
Il est en vous, là, maintenant, pendant que vous lisez ces dernières lignes.
Les seules questions sont : allez-vous le laisser agir ? Allez-vous transformer votre peur en élan ?
Parce qu'au fond, c'est peut-être ça la vraie définition de l'optimalisme : non pas croire que tout ira bien, mais faire confiance à cette force en nous qui persévère quoi qu'il arrive. Ce conatus indestructible qui fait de nous des vivants. Qui nous pousse à créer, à aimer, à lutter, à espérer même quand tout semble perdu.
Surtout quand tout semble perdu.
Pedro Correa, photographe, écrivain et conférencier. Ancien ingénieur, il a quitté une carrière toute tracée dans une multinationale pour devenir artiste, puis auteur à succès avec Matin clair, et plus récemment, un roman que j’ai adoré : Le Cercle des Héros Anonymes.
Pedro et moi avons une relation de confiance construite dans le temps, et cela se ressent j’espère dans cette conversation à cœur ouvert.
Nous avons en commun d’avoir changé de vie, de trajectoire, de prisme. Nous savons ce que cela coûte, ce que cela offre, et ce que cela implique sur le long terme.
Dans cet épisode, nous parlons de joie, de renoncements, de systèmes, de fiction, d’engagement, de politique, d’argent et surtout de ce que signifie « avoir un impact ». J’ai questionné Pedro sur les illusions autour du changement de vie, sur son rapport à l’argent, sur les contradictions dans lesquelles nous vivons, sur la tentation du repli individuel, et sur le pouvoir insoupçonné du collectif.
Pedro nous livre une vision profondément lucide, sensible, parfois désenchantée, mais toujours tournée vers une forme d’espoir lucide et d’engagement joyeux. Son roman devient ici le prétexte pour explorer une question essentielle : que se passe-t-il quand des individus ordinaires décident de ne plus obéir au système et d’agir ensemble ?
Antoine Bordas, entrepreneur et expert du Lean Management.
Dans cet épisode, nous parlons de ce qu’est réellement le Lean — bien loin des clichés sur la déshumanisation ou le taylorisme. Clichés que j’avais moi même par ailleurs.
J’ai questionné Antoine sur la manière dont cette méthode, née chez Toyota dans le Japon d’après-guerre, a été mal comprise en France et ailleurs.
Ce qui m’a frappé, c’est la profondeur humaine de sa vision : pour lui, le Lean est une démarche de care, d’attention au vivant, aux humains et aux machines, et non pas une obsession froide pour la performance. Antoine raconte comment il est passé de la méfiance à la passion, et ce que cela change dans sa manière de construire des organisations durables et respectueuses.
Un épisode qui vient bousculer les préjugés et remettre du sens dans nos pratiques de gestion.
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Quelle est la situation financière réelle des universités en France?
Une chose que l’on peut observer facilement en France, c’est que de puis 30 ans, l’école française a baissé en qualité. Quand Polytechnique Lausanne était une succursale de Polytechnique, elle est tout simplement devenue meilleure.
Et cela est vrai pour la quasi intégralité de nos écoles malheureusement faute d’investissement.
Nous fonctionnons sur nos acquis mais ils commencent à devenir léger et la situation financière des universités est vraiment préoccupant comme l’explique cet article.
Les reseaux sociaux sont cringe et vont mourir
C’est mon métier d’analyser ce qui se passe sur le digital et j’étais là à expliquer les reseaux sociaux il y a 20 ans déjà et aujourd’hui, je peux vous expliquer qu’ils vont mourir aussi.
Cette tendance est terminée, j’en suis convaincu et pour plusieurs raisons. D’abord bien sur, c’est en train de devenir cringe de partager sa vie - de mon coté, je le fait en me disant que je me force.
Mais aussi le fait qu’il y ait autant de contenus générés par des I.A. va accelerer le mouvement et enfin le fait que ces plateformes majoritairement américaines décident de ce qui est visible ou pas dans un monde ou les U.S. sont devenus une autocratie fait que cette tendance va lentement s’éteindre.
Comment les sociétés islamiques sont passées de homoerotique à homophobe?
Quand j’ai vu le titre de cet article, j’avoue que ca a vraiment attiré mon attention.
J’ignorais totalement que les sociétés islamiques avaient eu une tendance forte vers l’homo érotisme (particulièrement entre hommes) car de la manière dont je le vois aujourd’hui, elles sont plutôt très homophobes. Comment il y a peu avoir une transition si forte? Vous allez voir que l’occident n’y ait pas pour rien dans cet article écrit par un chercheur néozélandais (article en français).
Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuelle comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !