Il y a deux semaines, j'ai publié un post sur l'épuisement sur l'Instagram de Vlan! et le nombre d'interactions m'a pris par surprise. Ça m'a renvoyé à mon propre épuisement, alors j'ai eu envie d'explorer le sujet pour de bon.
Recevoir cette newsletter, c’est faire partie des +10 000 personnes qui ont décidé de ne plus regarder le futur de loin. Toutes les deux semaines, j’explore une thématique pour vous donner envie aborder le monde de demain avec élan et envie. Loin des technologues euphoriques et des catastrophistes professionnels.
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Vous vous souvenez du bracelet connecté pour mieux dormir et suivre sa santé ?
J’adore les gadgets alors je l'ai acheté sauf qu'au lieu d'écouter mon corps, je me suis retrouvé dominé par un tableau de bord qui me disait si je méritais d'être fatigué.
En gros, et même si j’ai du mal à écouter mon corps, j'avais remplacé une intelligence ancienne par un KPI donc j'ai arrêté.
Mais ce moment m'a appris que face à l'épuisement, on cherche toujours une méthode pour optimiser.
Je disais en riant dans mon tedx que même ceux qui veulent ralentir veulent une méthode rapide pour le faire. L'industrie du développement personnel, plus de 1 500 milliards de dollars, s'est construite là-dessus.
La première chose que je veux vous dire, et elle me semble fondamentale c’est que l'épuisement n'est principalement pas un problème personnel. Vous n'êtes pas mal organisé ni pas assez discipliné, c'est systémique, et nous en sommes tous victimes à des degrés divers.
Mais ça vaut quand même le coup d’y jeter un œil.
L'ironie aujourd’hui, c’est que je vous propose une version courte mais aussi une version longue de cette newsletter, laquelle allez-vous choisir ? Laquelle allez-vous choisir?
Pablo Servigne m'avait dit un jour que l'inverse du chaos, c'est la mort, parce que la vie danse toujours au bord du chaos. J’en avais fait une newsletter d’ailleurs et j’y expliquais que notre cerveau est une machine à prédire, héritée de l'époque où ne pas anticiper le prédateur signifiait mourir. Aujourd'hui, l'amygdale ne fait pas la différence entre un lion et “je ne sais pas où j'en serai dans six mois”.
Sauf que nous sommes en permanence soumis à des informations que nous ne contrôlons absolument pas que ce soit le changement climatique, les guerres, ou la crise des médias. Cette mobilisation permanente contre des menaces diffuses, sur des années, ça s'appelle l'épuisement. On n'est pas épuisés par le chaos, mais par notre résistance au chaos, qui consomme une énergie que personne ne comptabilise.
Hartmut Rosa distingue la vitesse, qui n’est pas forcément un problème, de l'accélération qu'on subit plusieurs fois dans une seule vie et par conséquent à laquelle nous n’arrivons jamais à nous adapter.
Accélération technique, sociale, et celle du rythme de vie lui-même. On mange plus vite, on dort une heure de moins qu'il y a un siècle, on optimise jusqu'à nos loisirs. Rosa appelle ça l'immobilisme frénétique, moi j’appelle ça gesticuler mais à la fin ce que l’on fait collectivement c’est de courir de plus en plus vite pour rester sur place. On n'a jamais été aussi optimisés et on n'a jamais eu aussi peu de temps.
Et puis il y a l'argent, qui est devenu une angoisse quotidienne, le revenu du travail est en décalage total avec les revenus du capital qui eux explose. Les 500 familles les plus riches ont multiplié leur richesse par 9,3 en vingt ans, pour représenter 40% du PIB, pendant que le reste stagne voire régresse car personnellement même si je gagne plus qu’il y a 20 ans, ma qualité de vie n’a pas du tout explosé et j’ai conscience de faire parti des privilégiés. Antoine Foucher le résume bien dans l’épisode que l’on a fait ensemble en expliquant que pendant les Trente Glorieuses on doublait son niveau de vie en 15 ans de travail, aujourd'hui il en faut 84, soit deux vies. Si vous n'avez pas de capital, vous courez sur un tapis roulant qui va plus vite que vous. C'est épuisant par définition, pas par manque de courage, mais parce que l'effort ne produit plus ce qu'il promettait.
Byung-Chul Han parle d'une société de la fatigue où l'on est passé du "tu dois" au "tu peux". On s'auto-exploite au nom de notre propre liberté avec des phrases du genre "deviens la meilleure version de toi-même" ou “si tu veux, tu peux”.
Et, en parallèle, le marché de l'attention, comme le rappelle Jonathan Crary, est à l'assaut de notre sommeil. Reed Hastings disait que son plus grand concurrent, c'était le sommeil. Ce marché n'est pas construit sur notre plaisir mais sur notre peur, celle de rater, d'être déclassé, mal informé.
On nous a aussi vendu l'autosuffisance et on peut être hyperconnecté et ne jamais rencontrer personne. En qualité d’indépendant qui bosse de la maison, je suis bien placé pour en parler. La Silicon Valley nous a séparés au nom du confort, livraison, visio, streaming, et on a dit oui parce que "c'est pratique" mais nous sommes des animaux sociaux et la réalité est que nous avons besoin les uns des autres.
Enfin, il y a aussi ce grand malentendu sur la productivité. Je crois profondément qu e l'épuisement n'est pas un problème d'efficacité mais de sens et de rythme humain. Dormir est souvent la chose la plus productive que l’on peut faire de la journée. L'ennui aussi parce que c'est dans le vide de l'errance mentale que les idées émergent. Ça me rappelle cette discussion avec Olivier Hamant qui me parlait des feuilles d'un arbre qui ne transforment que 1% de la lumière captée, en sous-optimal permanent pour survivre les jours sans soleil. Le vivant sacrifie la performance pour la robustesse et c’est des millions d’années d’évolution qui ont abouti à cette intelligence et nous on se dit qu’on va tout optimiser…
Evidemment, on ne va pas aller à contre-courant parce qu’on s’épuiserait encore plus mais j’aimerais vous inviter à faire des efforts à la perpendiculaire, comme quand on est pris dans une baïne.
Quand c’est le cas, on ne nage pas vers la plage, on nage à côté pour en sortir.
Et pour ce faire, j’aimerais vous partager 3 directions, trois "s". Le silence, d'abord intérieur, en revenant à sa respiration ou en marchant sans objectif. Le soutien, accepter de demander de l'aide et d'être un bon villageois. Le sens, en se rappelant Viktor Frankl qui, dans les camps, déplaçait son regard de soi vers l'autre.
L'épuisement que vous ressentez n'est pas une faiblesse mais une réponse rationnelle à un système qui n'est pas conçu pour l'humain. Sénèque écrivait que ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup et je crois qu’en 2026, se réapproprier son temps est devenu un acte politique.
Alors cette semaine, une seule question : qu'est-ce que vous faites parce que vous en avez envie, et qu'est-ce que vous faites parce que vous avez peur de ne pas le faire ?
Vincent Message est un écrivain bien connu mais j’étais passé totalement à coté. Son dernier roman, La folie océan, plonge dans les entrailles d'une mer qu'on croit connaître et qu'on ignore presque totalement.
Mais je me suis surtout intéressé à Vincent pour son roman Défaite des maîtres et possesseurs, dont le pitch m’a vraiment intéressé. imaginez un monde où une espèce supérieure traite les humains exactement comme nous traitons les animaux d'élevage c’est à dire des humains en ferme et domestiqués mais qui vont également à l'abattoir. C'est un miroir tendu vers nos propres comportements et ce qui m'a frappé chez Vincent, c'est sa capacité à porter des convictions profondes sur l'écologie et la cause animale tout en refusant absolument la caricature. Ses romans sont des espaces où la complexité du monde trouve une forme littéraire.
Dans cet épisode, nous parlons de la mécanique des bonnes histoires, de ce que ça fait à un auteur de se décentrer radicalement, de la dystopie devenue un genre mainstream parce que notre réalité l'est devenue, de la violence ordinaire au travail, de l'IA comme outil et comme menace silencieuse, et de cette question qui m'obsède : qu'est-ce qui nous donne encore envie du futur ?
J'ai questionné Vincent sur son rapport à la joie, sur les limites planétaires, sur le biocentrisme comme seule réponse rationnelle à la crise, et sur ce que la fiction peut faire que l'essai ne fera jamais.
Vincent Desportes, Général de corps d'armée, ancien directeur de l'École de Guerre est l’un des épisodes qui a le plus marqué sur Vlan! Leadership.
J'avoue que j'avais une image un peu caricaturale de l'armée avant cet épisode. L'ordre, la hiérarchie stricte, le "on obéit parce qu'on obéit". Et puis j'ai lu le livre de Vincent. Et j'ai réalisé que, sur la question du leadership, les militaires ont une longueur d'avance assez déconcertante sur la majorité des entreprises. Pas parce qu'ils sont plus durs. Mais parce qu'ils ont compris bien avant nous que personne ne fait quelque chose d'extraordinaire sous la contrainte. Que le désir, comme disait Spinoza, est le vrai moteur. Et que le rôle du chef n'est pas de motiver, mais de créer les conditions de l'auto-motivation.
Dans cet épisode, nous parlons de ce que distingue vraiment une bonne armée d'une mauvaise, pourquoi la guerre en Ukraine est avant tout une histoire de leadership, comment on crée de l'autonomie sans perdre le cap, et ce que le brouillard de la guerre nous apprend sur la manière de prendre des décisions dans un monde qu'on ne comprend plus très bien. J'ai aussi questionné Vincent sur ses propres erreurs de jeune lieutenant, sur la vulnérabilité du chef, et sur cette phrase qu'il cite dans le livre et qui m'a arrêté net : "Le désir secret des hommes est moins d'être libre que d'être inspiré."
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Edgar Morin, Un siècle de sagesse en 3 leçons
Je pense que nous sommes nombreux a avoir été très attristé ce weed-end de la mort de l’un de nos penseurs favoris. Je l’ai été moi, d’autant que j’aurais rêvé de l’interviewé, que j’avais les accès mais que je n’ai jamais osé car je le trouvais si vieux que je ne voulais pas le déranger.
Cet article n’est pas de 2026 mais de 2021 pour fêter son centenaire et il nous rappelle 3 simples sagesses fondamentales : il faut résister à toutes formes de domination, prendre conscience de la complexité humaine et vivre poétiquement donc avec amour.
Alors évidemment je vous invite à lire l’article dans sa longueur car ces 3 leçons sans substance ne valent pas grand chose.
Le 1er stérilet pour homme vient d’être créé et sera disponible en 2033
Et j’avoue que ca vient questionner un truc chez moi absolument injuste. La charge de la contraception a toujours été féminine et désormais on va pouvoir envisager une solution masculine. Pourtant, ca touche en toute transparence, ca vient toucher encore une résistance chez moi de manière absolument injuste. Je serai curieux de savoir comment ca résonne chez vous.
L’impact des serveurs et donc de l’I.A. sur la consommation d’eau
Je viens d’enregistrer un épisode sur l’eau il y a 2 jours donc autant dire que c’est très frais dans ma tête puisque j’ai lu le livre associé. Alors quand je vois cet article sur le problème que pose l’IA., ca me fait forcément réagir. L’eau est presque gratuite en France (50 cents pour 100 litres) et par conséquent, c’est difficile pour nous d’imaginer qu’elle est rare et précieuse. Pourtant, nous arrivons à un moment ou l’eau potable va devenir problématique et par conséquent, cela me fait regarder cet article avec un autre regard.
Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuel comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !
Bievenue dans cette version payante de la newsletter et merci merci merci mille fois de votre engagement. Cela me touche vraiment profondément que vous ayez décidé de passer à la version payante et ca signifie beaucoup pour moi de l’effort que je fais 2 fois par semaine pour proposer une réflexion profonde sur un sujet qui me tient à coeur. J’espère que cette longue version vous plaira comme les précédentee vous plaisait.
Dites moi en message ce que vous en pensez :)
Il y a 2 semaines, j'ai publié un post sur le compte Instagram de Vlan! sur le thème de l'épuisement et j’ai été choqué par le nombre d’interactions. On pouvait s’y attendre mais franchement ça m’a pris par surprise.
Cependant, ça m’a fait me concentrer sur mon propre épuisement et évidemment j’ai eu envie d’explorer le sujet pour mieux le comprendre mais surtout pour vous donner des clefs pour en sortir, au moins un peu. J’ai pas mal exploré ce sujet dans mes newsletters mais sans jamais le mettre au centre, alors aujourd’hui on va faire face à notre épuisement individuel mais partagé par tous.
Est-ce que comme moi, une fois dans votre vie, vous avez cédé au bracelet connecté pour optimiser votre sommeil et votre santé ? Peut-être le faites-vous avec votre montre connectée ? L'idée était de mieux écouter mon corps à la base mais ce que j'ai obtenu à la place, c'est un tableau de bord qui me disait si je méritais d'être fatigué d’une certaine manière. Je me couchais et me levais en regardant mes stats et je me suis senti progressivement dominé par les chiffres, alors même que j'avais toujours su, plus ou moins intuitivement, écouter mon corps. J'avais remplacé une intelligence ancienne par un KPI. J'ai arrêté.
Mais ce moment m'a appris que notre réponse à l'épuisement est presque toujours la même. On essaie de trouver une méthode pour optimiser. Et c'est là que ça devient pathétique en réalité car même ceux qui veulent ralentir adoraient une méthode pour le faire rapidement.
L'industrie du développement personnel, qui pèse plus de 1 500 milliards de dollars dans le monde, s'est construite exactement là-dessus c’est-à-dire de faire croire que l’on peut oublier les problèmes systémiques et proposer une paix intérieure comme un produit ou un service. Pour ma part, j’ai acheté cette logique jusqu’à la rejeter évidemment.
La première chose que je veux vous dire et qui me semble fondamentale c’est que l'épuisement n'est pas un problème personnel. Ce n'est pas parce que vous êtes mal organisé, pas assez discipliné, pas assez zen ou pas encore tombé sur la bonne méthode. C'est un épuisement systémique dont nous sommes tous victimes à des degrés divers, avec des ressources différentes pour y faire face.
L'ironie aujourd’hui, c’est que je vous propose une version courte de cette newsletter mais je suis ravi que vous ayez décidé de suivre la version longue. Quoiqu’il en soit, prenez votre temps pour la lire, c'est peut-être le premier acte de résistance que vous ferez aujourd'hui.
Vous vous souvenez de cette newsletter sur le chaos ? Elle était survenue après un déjeuner avec un invité de Vlan ! à savoir Pablo Servigne. Il m'avait dit "Tu parles du chaos comme si c'était un problème. Mais la vie danse toujours au bord du chaos. L'inverse du chaos, une sorte d'ordre absolu, ça signifierait la mort." J’étais sans voix.
Parce que si l'opposé du chaos, c'est la mort, alors le chaos n'est pas ce dont il faut se protéger. C'est la condition de base du vivant. Et peut-être que ce n'est pas le chaos le problème mais l'énergie colossale que nous mettons tous à fuir l'imprévisible et c'est là que commence l'épuisement, bien avant le surmenage au travail ou les réseaux sociaux.
Notre cerveau est avant tout une machine à prédire, pour nous permettre d'agir avant même que les événements ne se produisent. Pendant des millions d'années, cette capacité d'anticipation était littéralement une question de survie. L'ancêtre qui n'anticipait pas la présence du prédateur derrière le rocher ne transmettait pas ses gènes tandis que celui qui suranticipait les menaces, même au prix d'une anxiété chronique, vivait plus longtemps. C’est aussi basique que ça.
Ce que ça signifie concrètement aujourd'hui, c'est que l'incertitude de notre quotidien active le même système d'alarme que la menace physique. L'amygdale qui traite les signaux de danger dans notre cerveau, ne fait pas vraiment la différence entre « un lion va me dévorer » et « je ne sais pas ce qui va se passer dans six mois avec mon boulot, mon loyer, la géopolitique, l'IA ou le prix de l'énergie. » Les deux produisent de l'anxiété, de la vigilance accrue, une mobilisation des ressources vers la survie immédiate et cette mobilisation permanente, sur des années, contre des menaces diffuses que nous ne pouvons pas identifier clairement et encore moins neutraliser, ça s'appelle de l'épuisement.
J'ai découvert dans mes recherches les travaux de Donna Brothers, une psychanalyste américaine, qui a développé le concept « d'anxiété cartésienne ». Elle s’appuie sur Descartes pour montrer que la pensée occidentale a construit tout un édifice intellectuel autour de la certitude comme idéal et par conséquent, on cherche la méthode pour connaître la vérité indubitable et quand on ne la trouve pas (mission impossible btw), ben on souffre. Pas tant de l'incertitude elle-même, mais de la collision entre l'incertitude réelle et notre croyance profonde qu'il devrait y avoir de la certitude si on cherche assez bien.
Qui n’a pas passé des soirées absurdes voire des nuits blanches à essayer de "tout contrôler" à base de plans à cinq ans de budgets prévisionnels, de prévisions météo ou de scénarios alternatifs. Je ne vous jette pas la pierre, clairement quand j’ai sorti mon épisode « où va-t-il faire bon vivre en France » c'est aussi ma manière d'essayer de prévoir parce que je me pose franchement cette question. En 2 mots comme en 100, la panique face au chaos naît d'attentes linéaires irréalistes appliquées à un monde fondamentalement non linéaire.
Autrement dit, on n'est pas épuisés par le chaos mais par notre résistance au chaos qui consomme une énergie phénoménale que personne ne comptabilise dans notre bilan d'énergie quotidien. Et franchement ça libère de se dire que si on se plante, ce n’est pas forcément un échec, juste une expérience. Bon je sais, c’est pénible et il y a des enjeux mais si vous vous demandez « dans 10 ans comment je regarderai cette décision », vous allez voir que ça aide à prendre du recul.
Ça me semblait important de poser ce cadre aussi parce que nous vivons dans une époque d'une instabilité inédite, polytoxique (oui j’ai inventé ce mot), où les crises s'accumulent et s'imbriquent qu’elles soient climatique, hydrique, économique, géopolitique, technologique, sociale, sanitaire, biodiversité….sans que personne ne puisse nous promettre un chemin linéaire. Et notre cerveau, conçu pour la prédiction, tourne en surchauffe permanente pour maitriser quelque chose qu'il ne peut pas gérer.
Mais évidemment ce n’est pas tout.
En 2000, c'est-à-dire il y a exactement 26 ans, j'ai soutenu un mémoire de fin d'études dont le titre était « Le temps : facteur clef de succès du 21ème siècle. » Je ne savais pas trop pourquoi mais je pressentais confusément quelque chose sans vraiment savoir le formuler.
Nous vivons dans un monde où l'accélération est le principe structurant. L’accélération doit se différencier de la vitesse et cette distinction est importante comme le précise Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand. Selon lui, la vitesse n’est pas nécessairement un problème en soi. Le souci, c’est cette accélération et plus précisément que nous vivons plusieurs accélérations à l'intérieur d'une seule vie, une après l'autre, sans jamais avoir le temps de nous y adapter vraiment.
Il distingue trois formes d'accélération qui se renforcent mutuellement. D’abord, l'accélération technique, la plus visible. Entre l'invention de l'écriture et celle de l'imprimerie, quatre mille ans se sont écoulés. Entre l'imprimerie et le télégraphe, quatre cents ans. Entre le télégraphe et le téléphone, moins de quarante ans. Entre le premier email et les applications de messagerie instantanée, à peine vingt ans. Et depuis, nous avons l’I.A. et de nouveaux outils de communication émergent presque chaque mois.
La deuxième est l'accélération du changement social. Typiquement, nos grands-parents exerçaient souvent le même métier toute leur vie, vivaient dans le même quartier, partageaient des valeurs relativement stables avec leur communauté. Aujourd'hui, nous changerons en moyenne cinq à sept fois de métier (à différencier de l’emploi) au cours de notre vie. Nous déménagerons environ dix fois et sommes incapables de dire à nos enfants vers quel métier ils devraient se diriger.
Et puis, il y a la troisième accélération, sans doute la plus insidieuse et c’est l'accélération du rythme de vie lui-même. Nous faisons plus de choses en moins de temps, nous compressons davantage d'activités dans chaque journée, nous réduisons les temps morts, les pauses, les moments « improductifs. » Nous mangeons plus vite. Nous dormons en moyenne une heure de moins par nuit qu'il y a un siècle. Nos communications deviennent plus brèves et plus fragmentées. Et nos loisirs eux-mêmes deviennent frénétiques : nous cherchons à maximiser les expériences, à optimiser notre temps libre comme s'il s'agissait d'une ressource économique à exploiter.
J’adore dire « on n’a jamais été aussi optimisé et pourtant on n’a jamais eu aussi peu de temps » (oui je me cite moi-même parfois ahahahahah).
Mon ami Olivier qui vit à NYC/L.A depuis 20 ans, me disait la semaine dernière « on est tellement obsédé par l’optimisation de nos vies que l’on en a oublié de vivre ».
C’est une forme de violence de réaliser cet état de fait et en même temps, m’observer faire.
Souvent je parle de gesticulation en disant que ça n’a jamais fait bouger personne et Rosa lui parle « d’immobilisme frénétique », nous courons de plus en plus vite pour rester sur place. C'est exactement notre condition contemporaine, il faut augmenter sa productivité, mettre à jour ses compétences, rester pertinent sur un marché du travail en mutation perpétuelle et tout cet effort frénétique ne vise plus le progrès, on essaie simplement d’éviter la régression dans un monde où la pression financière est de plus en plus violente tant les richesses se concentrent mais j’y reviens juste après.
Je voulais d’abord vous re-sensibiliser à la « société de la performance ». Mais je fais d’abord un détour par Foucault qui parlait à l’époque de la société disciplinaire expliquant que le pouvoir s'exerçait par la contrainte, l'interdiction et la répression. Le slogan implicite était « tu dois » mais dans la société de la performance, le pouvoir prend une forme beaucoup plus subtile. Il ne s'agit plus d'interdire mais d'inciter, de motiver, de responsabiliser. Le slogan devient : « tu peux » et on en arrive à une auto-exploitation que je trouve immonde car mensongère. Nous ne sommes plus tant soumis à des contraintes externes qu'à une injonction permanente à nous dépasser. Et c'est au nom de notre liberté que nous nous soumettons à ce régime. « sois libre », « réalise-toi », « deviens la meilleure version de toi-même » : ces slogans en apparence émancipateurs sont de nouvelles chaînes. Byung-Chul Han, philosophe Coréen, parle d'une « société de la fatigue » où la dépression, l'anxiété et le syndrome d'épuisement ne sont pas des pathologies individuelles mais des symptômes d'un malaise civilisationnel.
Car l'argent est une angoisse concrète, quotidienne, de plus en plus répandue, c’est même étrange à observer à différents niveaux. Ce qui me semble toujours fou, c'est que les Français refusent de regarder les chiffres pour ce qu'ils sont. Les 500 familles les plus riches ont multiplié leur richesse par 9,3 en vingt ans, entre 2003 et 2023, pour représenter aujourd'hui 40% du PIB du pays. Dans le même temps, le reste de la France régresse en moyenne ou stagne au mieux. Ce n'est pas une opinion mais une réalité documentée dont on essaie de nous éloigner en nous faisant croire en parallèle que si on travaillait dur on pourrait y accéder. C'est un mensonge en moyenne comme de dire que tous les problèmes viennent de ces 500 familles est un mensonge également.
Antoine Foucher, l'ancien directeur général adjoint du MEDEF, que j’ai reçu sur Vlan ! le résume par le titre de son livre: "Sortir du travail qui ne paye plus."
Antoine fait une distinction en trois périodes qui me semble décisive pour comprendre pourquoi nous courons autant et nous sentons de plus épuisés. Pendant les Trente Glorieuses, on doublait notre qualité de vie en 15 ans de travail et concrètement ça voulait dire que nos enfants vivraient nettement mieux que nous. Entre les années 1980 et les années 2000, cette progression a ralenti mais permettait le même résultat en 1 vie de travail. Mais depuis 20 ans, il faut 84 ans pour doubler son niveau de vie donc 2 vies de travail, c’est impossible. Certains diront que le souci c’est l’immigration mais la balance économique de l’immigration est positive ou alors les aides sociales (les « assistés ») mais on ne fait que réduire ces coûts et la conséquence est qu’on se demande pourquoi on paye autant d’impôts pour des services que l’on juge défaillants désormais.
La réalité c’est que nous avons de la chance de naître en France quand même mais si vous ne possédez pas de capital, vous courez sur un tapis roulant qui va légèrement plus vite que vous tout simplement parce que les revenus du capital ont très largement dépassé les revenus du travail. C'est épuisant par définition, pas parce que vous manquez de courage ou d'effort, mais parce que l'effort ne produit plus les effets promis en particulier dans une société désindustrialisée.
Comme souvent, c’est multi factoriel mais on peut quand même constater que par un ensemble de politiques successives, le système est devenu structurellement inégalitaire. Pourtant on continue d’individualiser ce qui est systémique ou alors on critique les plus pauvres tout en nous disant que les « riches » vont partir si on leur met trop la pression.
Une autre chose qui me semble intéressante et qui a été analysée par Michel Clouscard, sociologue français, c’est de comprendre comment notre société a muté après les années 70, d'un capitalisme de la répression à un capitalisme de la jouissance. Fini le temps où il fallait se priver, travailler dur et attendre, on a ouvert la porte à la libération du désir, de la permissivité, de la consommation comme épanouissement avec comme mot d’ordre « Faites-vous plaisir, vous le méritez bien parce que la vie est trop courte ». Ce genre de slogan n’est pas innocent car ce que le capitalisme de la jouissance a compris c’est que le désir, contrairement aux besoins, est illimité. Et une économie basée sur la croissance perpétuelle a besoin de consommateurs jamais satisfaits, toujours en quête du prochain objet de convoitise. Je peux facilement en parler, j’ai fait du marketing pendant 20 ans.
D’ailleurs, ce qui est passionnant c’est qu’en réalité comme nous le rappelait déjà Rousseau « malheur à celui qui n’a plus rien à désirer. Il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède. On jouit moins de ce que l’on possède que de ce que l’on n’espère et on est heureux qu’avant d’être heureux ». La dopamine est libérée par la quête, pas par l'accession à l'objet du désir. Et René Girard, anthropologue français, avait d’ailleurs identifié le désir mimétique c’est-à-dire que nous ne désirons jamais spontanément, nous désirons ce que d'autres désirent ou possèdent. Et bien sûr, Instagram est la machine à désir mimétique la plus efficace jamais construite.
On en revient à cette phrase du film Fight Club « Nous achetons des choses dont nous n’avons pas besoin avec de l’argent que nous n’avons pas pour impressionner des personnes que nous n’aimons pas » mais ce faisant, tout ce processus nous contraint à courir toujours plus vite et à nous épuiser un peu plus.
Nous sommes invité à cette auto-exploitation tous les jours alors même que le contrat socle du travail a totalement été rompu.
Le capitalisme est à l’assaut du sommeil, c’est le titre d’un ouvrage en 2013 de Jonathan Crary, chercheur américain. Ça me fait penser à cette phrase de Reed Hastings, le fondateur de Netflix, qui disait que son plus grand concurrent était le sommeil justement. Ça peut vous sembler exagéré mais combien de fois, j’ai raté des heures de sommeil pour regarder un petit épisode de plus ? Sans parler de l’injonction à répondre à tous les messages dans l’instant. Franchement, je me bats avec moi-même pour ne pas emporter mon ordinateur en vacances et en réalité, couper mon téléphone n’est même plus une option. A ce stade, je suis uniquement capable de partir 2h dans un café sans mon téléphone, de ne pas le prendre pour m’occuper et de simplement observer ce qui se passe autour de moi (même quand la personne en face de moi prends son téléphone ou va aux toilettes), mais je ne sais pas aller plus loin à ce stade.
J’ai fait plusieurs épisodes sur le sujet en particulier avec Johann Hari et Kenneth Schlenger le fondateur de Opal mais il faut bien comprendre que le marché de l'attention n'est pas construit sur votre plaisir mais sur votre peur. La peur de rater quelque chose, la peur d'être déclassé, la peur de ne pas être informé, la peur d'être moins compétent que les autres. Nous vivons dans un état de veille permanente comme nos appareils électroniques qui ne s'éteignent plus vraiment, prêts à être activés instantanément, nous ne sommes plus vraiment « off » même pendant nos moments de repos, nous restons mobilisables à part peut-être durant la période de sommeil.
Ajouté à cela que notre attention est tellement sollicitée que la seule option qu’ont trouvé les médias pour mieux capturer est d’appuyer sur notre peur. L’insécurité est un bon exemple car les chiffres sont clairs comme le précise le centre d’observation de la société « Tous les jours, notre pays compte trois homicides. Beaucoup moins qu’il y a 30 ans, mais cela permet de nourrir une chronique à défaut d’autres événements majeurs. Les réseaux sociaux amplifient le phénomène. ». Je vous colle la source (https://www.observationsociete.fr/modes-de-vie/divers-tendances_conditions/evolutioninsecurite/#:~:text=On%20passe%20%C3%A0%20l'%C3%A9poque,chiffre%20global%20pose%20plusieurs%20probl%C3%A8mes.) pour que vous puissiez regarder les chiffres dans le détail si vous le souhaitez. Et évidemment les bulles de filtres que génère tout algorithme vous enferment dans ces croyances.
Et tout ça, cumulé avec l'incertitude structurelle du monde, produit une charge cognitive qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire de l'humanité. L’idée n’est certainement pas de de dire que nos ancêtres avaient la vie facile, ça serait un contre-sens total mais cependant leurs menaces étaient tangibles, locales et ponctuelles tandis que les nôtres sont globales, diffuses et permanentes.
Un ami m'a envoyé un message sur WhatsApp il y a quelques semaines. « Moi ça va mais j'ai du mal à jongler entre le boulot, mon fils, mon livre... » et je lui ai répondu : « Mec, on a tous du mal parce que ce n'est pas humain ce rythme. ». Je faisais référence à Rosa dont j’ai parlé un peu plus tôt mais ça m'a aussi fait penser au fait qu’il m'envoyait ce message seul devant son téléphone un soir.
J’ai déjà fait référence à Sherry Turkle, professeure au MIT qui a passé trente ans à étudier notre relation à la technologie dont le livre « Seuls ensemble » me semble mettre le doigt sur quelque chose de fondamental lorsqu’il s’agit de parler de notre sentiment d’épuisement.
On peut être entouré, hyperconnecté, et ne jamais vraiment rencontrer personne et d’ailleurs, dans un très vieil épisode de Vlan! Bruno Marzloff, un sociologue de la ville, m'avait fait remarquer que plus une ville est grande, plus elle rend seul. On ne questionne pas assez, je crois, ce que l’on sacrifie à vivre dans une grande ville d’autant plus aujourd’hui ou l’autre est considéré comme une friction négative potentielle. Alors on met des écouteurs réducteurs de bruit pour s’en protéger.
En cherchant à réduire nos frictions, la Silicon Valley nous a séparé les uns des autres je crois aussi parce que chaque interaction avec un inconnu est une donnée qui échappe aux plateformes. On nous propose partout la livraison à domicile, des visios ou encore du streaming pour ne pas avoir besoin de sortir. Et on a dit oui, collectivement, sans qu'on nous force à quoi que ce soit, parce que franchement, "c'est pratique."
Mais nous sommes des animaux sociaux, nous avons besoin de liens denses, réel, de pouvoir s’appuyer les uns sur les autres. Parce que tous ces liens nous ancrent et nous permettent de ne pas être seul face aux crises systémiques ou simplement de la vie quotidienne. Sans ce lien, sans cette communauté réelle, nous sommes structurellement vulnérables.
D’ailleurs, c'est là où la logique survivaliste échoue même si on nous la vend partout tout le temps, nous avons absolument besoin des uns et des autres. Tout ce que j’ai décrit plus haut (accélération, pression financière, auto exploitation, bulle de filtres…) est plus dur seul et je crois que c’est d’autant plus vrai pour les hommes qui ne se parlent pas beaucoup de leur émotion en vulnérabilité. Ils sont d’autant plus fragiles.
Depuis au moins trente ans on nous explique que nous devons être plus productif mais que si nous sommes épuisés, c’est sans doute que nous n’avons pas les bonnes méthodes, pas les bonnes applications ou autre. En gros, ce que ça veut dire c’est que si vous étiez mieux organisé ou si vous utilisiez les bonnes applications, vous arriveriez à tout faire en moins de temps et vous vous sentiriez mieux. La fameuse semaine de 4h de Tim Ferris.
C'est évidemment un mensonge parce que l'épuisement que nous vivons n'est pas un problème d'efficacité mais un problème de sens et de rythme humain et comment on a tendance à confondre les 2.
Je pense que la productivité passe par l’ennui, par le fait de prendre du recul, par le repos aussi. Dormir est souvent la chose la plus productive que l’on peut faire dans sa journée.
D’ailleurs, comme je disais ça à un ami, j’ai quand même été vérifier via des études si c’était pertinent et je suis tombé sur 2 psychologues qui ont publié un long papier intitulé « Sur la fonction de l’ennui ». Leur thèse est que l'ennui est une émotion fonctionnelle qui signale que l'objectif actuel ne nous sert plus et nous pousse à en chercher un nouveau. Et ce qui est contre-intuitif c’est que l'ennui augmente l'excitation du système nerveux autonome et prépare le corps à l'action. Il est biologiquement plus proche de l'énergie que de la léthargie.
Alors attention, il ne faut pas confondre l'ennui et l'apathie. L'apathie, c'est la résignation tandis que l'ennui une tension active, un inconfort productif qui nous pousse vers quelque chose de nouveau. Et plusieurs études mentionnées dans leur article montrent un lien direct entre l'ennui et la créativité. C'est dans le vide de l'errance mentale que les idées nouvelles émergent.
Quand j'avais quinze ans, avant l'internet, avant le smartphone, je passais des journées à m'ennuyer profondément sans pouvoir m’y soustraire. Cet ennui était fertile car il me permettait des rêveries, des projets ou des questions sur le monde. Aujourd'hui non seulement nous avons perdu l’habitude de nous ennuyer mais nous avons la possibilité de combler le moindre vide par une stimulation externe. En vérité on ne nous laisse plus la chance de nous ennuyer et donc d’être plus productif et ne laissons plus à nos vrais désirs le temps et l'espace pour émerger.
Ça me fait aussi penser à Olivier Hamant et à la robustesse et plus particulièrement à cette idée que pour durer, la performance n’est pas un bon indicateur. J’ai adoré quand, sur Vlan !, il m’a pris l’exemple d’un arbre dont les feuilles ne transforment que 1% de la lumière qu’elles captent. Un arbre en sous-optimal quasi permanent afin de pouvoir survivre les jours où il n'y a pas de soleil. La nature entière fonctionne comme ça, notre corps aussi puisqu’on peut gérer 40 degrés interne pour quelques jours mais que la température de forme c’est 37,2 degrés. Le vivant sacrifie la performance pour la robustesse afin de s'adapter à l'inattendu.
Vouloir nous envisager comme des machines, c’est oublier qu’elles sont optimisées pour des conditions précises et parfaitement inefficientes quand les conditions changent or la vie est, par essence, chaotique. J’en veux pour preuve l’incapacité de la SNCF de faire rouler ses TGV à une vitesse classique en raison du pic de chaleur de la semaine dernière.
Et évidement l’I.A. n’arrange rien à l’affaire, maintenant on nous vend l’idée que même quand on dort, on peut être productif. Nous en devenons l’esclave et surtout n’avons plus l’occasion de nous ennuyer ce qui nous épuise encore un peu plus.
Je dis souvent que nous confondons « bien vivre » et « bien-être ». Le bien vivre c’est globalement le succès, c’est-à-dire l’accumulation (argent, notoriété, réseau…) et il n’a aucune limite. Le bien-être c’est tout le reste. Quand on me demande pourquoi je suis parti à Lisbonne, souvent j’explique que j’avais un « bien-vivre » suffisant pour moi et que j’ai décidé de privilégier mon bien-être à travers le calme, la nature et la réduction des injonctions.
Alors j’ai bien conscience que ce n'est pas une solution universelle mais néanmoins c'est un rappel que la productivité que l'on nous vend comme remède à l'épuisement en est souvent une cause supplémentaire.
Bon vous avez compris le topo, nous vivons dans un système qui accélère et nous met la pression et nous devons faire du mieux que l’on peut pour résister.
Alors quand je dis résister, ce n’est pas nécessairement « aller contre », c’est plutôt aller à la verticale comme quand on est pris dans une baïne. Quand une baïne vous emporte loin du bord, le premier réflexe est de nager à contre-courant, vers la plage et nous savons tous que c'est la mauvaise réponse parce qu’on finit par s’épuiser sans avancer d'un mètre. La meilleure solution est de nager à la perpendiculaire donc pas contre le courant, pas avec lui, mais à côté. Finalement, en faisant des pas de côté on finit par sortir de la baïne et à retrouver le calme pour revenir au bord sans s’épuiser. Et histoire de filer la métaphore, je pense que nous sommes collectivement pris dans une baïne et notre réponse instinctive est de nager à contre-courant, c’est-à-dire de travailler plus fort, d'optimiser, ce qui n’a comme conséquence que nous épuiser davantage. La résistance que je vous propose n'est pas frontale mais latérale donc.
Pour ce faire, on m’a glissé sur LinkedIn 3 directions me semblent intéressantes à creuser et qui commence toute par un « s ».
Le silence. J’ai fait un épisode avec Marc de Smedt autour du silence et de comment le trouver. Il y a le bruit extérieur bien sûr mais souvent il y a plus de bruit au dedans qu'en dehors. Alors avant de partir en retraite silencieuse au milieu des forêts, il y a peut-être quelque chose de plus simple à tester comme la respiration consciente par le ventre.
D’ailleurs, quand on parle de silence intérieur, l’idée n’est pas de chercher à ne plus penser mais de savoir revenir à sa respiration. Concrètement, je suis sorti des médias du quotidien et j’ai choisi le samedi matin pour lire des médias avec des articles potentiellement longs. Je scrolle encore trop souvent mais j’essaie d’en sortir sans me mettre la pression sur une supposée perfection.
Je trouve aussi une forme de silence intérieur dans la marche, idéalement dans la nature mais même en ville. Et évidemment sans objectif particulier et sans performance. Ça me fait le plus grand bien de mon côté, je ne sais pas pour vous.
Ca peut aussi simplement être de s’arrêter et de contempler simplement.
Le soutien. Nous avons intériorisé l'idée que l'épuisement se gère seul et que demander de l’aide est un aveu de faiblesse mais cette croyance isole et l'isolement amplifie le phénomène.
Il faut se soutenir les uns et les autres, être un bon villageois, c’est aller chercher son pote à la gare même s’il pourrait prendre un Uber, l’aider à déménager même s’il pourrait payer un service, aller cuisiner ou simplement offrir une nuit de garde aux parents d’un nouveau-né.
Cela signifie souvent d’aller à contre-courant de la commodité qui pourrait laisser supposer de la fatigue mais je ne le crois pas car en retour, nous obtenons également un support aux bénéfices incroyables.
Alors évidemment, le soutien, c'est aussi accepter de le demander aux personnes qui comptent. Et le soutien, c'est sortir des boucles algorithmiques pour aller vers l'Autre avec une majuscule.
Le sens. Bon évidemment trouver du sens, c’est un peu le graal et dans l’accélération c’est franchement difficile. Donc chaque fois que je suis confronté à ce sujet, je retourne vers Viktor Frankl, psychiatre autrichien qui a (pour mémoire) survécu aux camps de concentration. Il observait que les humains peuvent traverser à peu près n'importe quelle situation s'ils y trouvent un sens. Typiquement son conseil le plus contre-intuitif est que quand tout s'effondre il faut arrêter de se regarder. Et lui organisait des conférences de psychiatrie dans les baraquements et gérait des programmes anti-suicide pour les autres prisonniers. Ce déplacement du regard, de soi vers l'autre, était sa façon de tenir. Il s’agissait aussi pour lui de se projeter dans un futur désirable typiquement il se projetait en train de partager son expérience des camps dans un amphithéâtre. Enfin savoir apprécier les petits plaisirs de la vie comme entendre un oiseau, un sourire ou dans son cas, des choses plus vitales comme éviter une punition ou pouvoir manger.
Ainsi, remettre du sens c’est aussi choisir ce à quoi vous accordez votre attention, votre temps, votre énergie, en sachant pourquoi. Hartmut Rosa appelle ça la résonance : ces moments où quelque chose dans le monde vous touche vraiment, vous transforme, vous répond. Évidemment la résonnance ne se commande pas mais elle a une condition nécessaire et c’est celle que vous devez être disponible à être touché. Et justement c'est exactement ce que le silence et le soutien rendent possible. La vraie résonance exige également que nous acceptions la finitude. C'est pourquoi un coucher de soleil nous touche, nous ne le contrôlons pas, les couleurs sont différentes chaque soir et c'est une fois par jour à un moment que nous n'avons pas décidé.
Ces 3 mouvements permettent exactement d’aller en perpendiculaire de ces forces contraires qui nous épuisent je crois.
Ce que je tiens à vous dire aujourd’hui, c'est que l'épuisement que vous ressentez n'est pas une faiblesse. C'est une réponse rationnelle à un système qui n'est pas conçu pour l'humain. Et que la résistance à ce système n'est pas une question de discipline individuelle, mais de choix collectifs, politiques, culturels, que nous avons encore la possibilité de faire. Sénèque, il y a deux mille ans, écrivait que « ce n'est pas que nous ayons peu de temps, c'est que nous en perdons beaucoup » et dans notre société actuelle, notre temps a été colonisé par le travail, la consommation, le divertissement ou encore l'hyperconnexion. Se le réapproprier est devenu un acte politique je crois.
Évidemment, je n'ai pas toutes les réponses mais je suis convaincu que les individus et les collectifs qui traverseront le mieux les turbulences à venir ne seront pas ceux qui auront les meilleurs plans. Ce seront ceux qui auront développé la capacité à naviguer dans l'incertitude sans se laisser paralyser, à agir avec engagement tout en acceptant de ne pas tout contrôler, à trouver du sens et de l'élan même quand rien n'est stable.
Alors cette semaine, une seule question à garder dans un coin de la tête :
Qu'est-ce que vous faites parce que vous en avez envie, et qu'est-ce que vous faites parce que vous avez peur de ne pas le faire ?
C'est peut-être là que commence la résistance.