Kessel

De la CIA à Périclès : qui fabrique ce que vous croyez

Et si une conviction à laquelle vous tenez avait été pensée, financée et diffusée par quelqu'un qui avait intérêt à ce que vous la croyiez ? De la CIA de 1950 au projet Périclès, en passant par le réseau Atlas, je vous raconte comment on fabrique le climat des idées en toute légalité. Et pourquoi, au bout du compte, ce sont nos impôts qui financent

Vlan!
13 min ⋅ 04/10/2026

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Tout est parti d’un réel. En scrollant sur Instagram, je suis tombé sur une vidéo au ton très assertif, en anglais, sur fond d’images d’archives, qui expliquait que pendant la guerre froide la CIA avait construit en secret une gauche culturelle européenne afin de lutter contre le communisme. Avec cette phrase : « La CIA ne cherchait pas à faire abandonner la gauche aux Européens. Elle cherchait à changer ce que signifie être de gauche. » L’idée, selon la vidéo, était de l’éloigner de la lutte des classes pour l’amener vers la culture, l’expression individuelle, l’identité et la critique des institutions traditionnelles. La CIA aurait fabriqué une gauche plus intéressée par la transformation de la culture que par le renversement du capitalisme.

Ma première réaction a été « wtf, c’est vrai ça ou est-ce que c’est encore une théorie conspi ? ».

Parce que si c’est vrai, ça signifie que les débats qui nous épuisent aujourd’hui, le « wokisme », les guerres identitaires, auraient été semés il y a soixante-quinze ans dans un bureau de Langley en Virginie.

J’ai pris le temps de vérifier et au final, le réel est à moitié vrai et je vais vous raconter ça dans le détail. Mais surtout, en tirant le fil, je suis tombé sur une autre histoire, qui commence la même année, avec le même diagnostic, et qui a gagné là où la CIA a perdu. Et au bout du fil, il y a forcément cette question : qui paie pour fabriquer ce que nous pensons ?

Berlin, juin 1950

Dans l’Europe de l’après-guerre, en France comme en Italie, le Parti communiste pèse autour d’un quart des voix. Il sort de la guerre auréolé de la Résistance, il tient les syndicats, il a ses journaux, ses écrivains. Le cœur culturel de l’Europe penche vers Moscou, ou en tout cas ne veut surtout pas pencher vers Washington.

Les stratèges américains font alors un calcul d’une lucidité remarquable. La droite européenne, discréditée par la collaboration, ne séduira jamais l’élite intellectuelle. Il faut donc proposer une autre gauche. Une gauche non communiste. Le message tient en une phrase : « on peut être de gauche sans être communiste ».

C’est ainsi qu’en juin 1950 naît « le Congrès pour la liberté de la culture » à Berlin Ouest. Il réunit des socialistes, des libéraux, d’anciens communistes repentis. L’organisation s’installe à Paris, sous la direction d’un homme discret, Michael Josselson, qui travaille en réalité pour la CIA. L’argent passe par des fondations écrans. À son apogée, le Congrès est présent dans trente-cinq pays et finance plus d’une vingtaine de revues : Preuves à Paris, Encounter à Londres, Der Monat à Berlin. Raymond Aron, Ignazio Silone, Bertrand Russell gravitent autour. Et la plupart d’entre eux ignorent d’où vient l’argent. Ils croyaient se battre pour des idées. Ils se battaient aussi, sans le savoir, pour une stratégie.

Sauf que quand on ouvre ces revues, on tombe sur autre chose que ce que raconte la vidéo. Ces gens ne critiquaient pas les institutions traditionnelles, ils les défendaient : la démocratie parlementaire, l’Alliance atlantique, l’État-providence. Leur grand thème, c’est « la fin des idéologies ». La CIA a donc bien aidé une gauche qui renonçait à la révolution, mais cette gauche-là restait une affaire de salaires, de conventions collectives et de partage de la richesse.

En 1967, le magazine Ramparts sort l’affaire. L’ancien responsable de ces opérations, Tom Braden, répond par un article intitulé « I’m glad the CIA is immoral ». Il ne s’excuse de rien. Le Congrès meurt à petit feu.

Quant à la politique de l’identité, elle naît dans les années qui suivent mais plutôt des droits civiques, du féminisme, de la décolonisation, ou encore de Mai 68. Des mouvements que les revues du Congrès regardaient plutôt avec une franche hostilité. Ce n’est pas une théorie, c’est de l’histoire, et elle se termine en 1967.

1949 : l’histoire parallèle qui structure notre vie aujourd’hui

En 1949, un an avant la création du Congrès, l’économiste autrichien Friedrich Hayek publie un essai qui s’appelle Les intellectuels et le socialisme. Il y fait exactement le même constat que la CIA. Si les idées socialistes gagnent du terrain partout en Occident, explique-t-il, ce n’est pas parce que les ouvriers les réclament, ni parce que les grands penseurs les ont démontrées, mais parce qu’elles ont conquis ceux qu’il appelle les « revendeurs d’idées de seconde main ». Ceux qu’il nomme comme cela, ce sont les journalistes, les enseignants, les commentateurs ou encore les vulgarisateurs. Ces gens qui ne produisent pas d’idées mais qui les font circuler, et qui décident de fait ce que l’opinion trouvera raisonnable dans vingt ans. Même diagnostic que Washington, donc. Mais une réponse radicalement différente.

À peu près au même moment, un Anglais nommé Antony Fisher, ancien pilote de la Royal Air Force, va voir Hayek pour lui annoncer qu’il veut entrer en politique. Hayek le lui déconseille : les politiques suivent l’opinion au lieu de la faire. S’il veut changer le climat des idées, il lui conseille plutôt d’aller voir du côté des revendeurs d’idées de seconde main.

Fisher fait fortune dans les années 1950 en introduisant en Angleterre l’élevage industriel de poulets en batterie. Et en 1955 il crée à Londres « l’Institute of Economic Affairs » : des études courtes, lisibles, et surtout des porte-parole disponibles pour les médias. Pendant vingt ans, il prêche dans le désert. Puis arrive Margaret Thatcher, qui lui écrira en substance après sa victoire de 1979 : vous avez créé le climat d’opinion qui a rendu notre victoire possible. Fort de ce succès, Fisher duplique la recette partout, et en 1981 il fonde le réseau qui va fédérer ces instituts : le réseau Atlas.

Face à la même intuition de 1949, il y a donc eu deux réponses. La CIA a agi avec l’argent des contribuables, en secret, en visant les grands intellectuels, et elle a fini par être démasquée. Fisher et ses héritiers ont agi avec de l’argent privé, avec une patience infinie, en visant les commentateurs plutôt que les grands esprits, et sans jamais vraiment se cacher, puisqu’il n’y avait rien d’illégal. Leur réseau est toujours là. Il est même plus puissant que jamais, vous allez voir comment il agit encore aujourd’hui.

On peut donc financer un changement de climat des idées. Et ça marche.

Ce qu’Anne-Sophie Simpere m’a appris

Il y a deux ans, j’ai reçu la journaliste Anne-Sophie Simpere sur Vlan ! Elle a longuement enquêté sur ce réseau Atlas. L’épisode n’avait pas cartonné, alors que tout était là, devant nos yeux, ou dans nos oreilles en tout cas.

Elle m’a cité une lettre interne de 1976 qui résume toute cette histoire. En substance : Fisher avait trouvé comment faire dire par des experts ce que les industriels ne pouvaient pas dire eux-mêmes. Un industriel du tabac qui explique à la télé que la hausse des taxes sur les cigarettes est une atteinte aux libertés, personne ne l’écoute. Un « chercheur » d’un institut au nom neutre qui dit exactement la même chose, on l’écoute, parce qu’on croit entendre un expert.

Puis elle m’a déroulé la boîte à outils. Une fois que vous aurez compris le mécanisme, vous aurez du mal à ne plus le voir.

Il y a d’abord la chambre d’écho. Quelques personnes, pas besoin qu’elles soient nombreuses, multiplient les apparitions dans les médias sous des casquettes différentes. Le téléspectateur entend le même argument le lundi sur une chaîne, le mardi dans un quotidien, le mercredi dans un podcast, et il en conclut qu’il existe un large consensus. Il existe en réalité un petit réseau très disponible pour parler aux médias sans être rémunéré pour, ni plus ni moins. Et vous n’avez pas idée mais un passage média ca prends du temps donc quand on a un vrai métier, c’est dur de les multiplier.

Il y a ensuite l’astroturfing, du nom d’une marque de gazon synthétique : on fabrique un faux mouvement de terrain. Je l’avais toujours pensé comme une technique numérique. Anne-Sophie m’a montré que ça pouvait être beaucoup plus simple. Contribuables Associés, qui se présente comme la voix des contribuables, revendique environ 350 000 membres. Pour être membre, il suffit d’avoir signé une pétition ou de faire un don. Sauf que les membres n’ont aucun pouvoir sur les orientations : les décisions reviennent à une petite dizaine de personnes cooptées. Et parmi les fondateurs, on ne trouve pas des petits contribuables étranglés, on trouve des chefs d’entreprise et des personnalités politiques très marquées.

Elle a décortiqué un de leurs mailings que je vous raconte pour comprendre comment ça fonctionne. C’est l’histoire d’un couple de retraités, qui n’avait qu’un appartement pour vivre et qui se retrouvait obligé d’indemniser une squatteuse qui s’était blessée chez eux. Vous lisez ça et vous avez envie de hurler. Évidemment, à la fin, on vous propose de signer une pétition pour durcir les mesures anti-squat et, dans le même paquet, de supprimer des impôts sur la propriété immobilière, ce qui profitera aux investisseurs bien plus qu’au couple de retraités mais bref. Sauf qu’Anne-Sophie est allée lire l’arrêt de la Cour de cassation. La « squatteuse » était une locataire en fin de bail après un dégât des eaux, qui continuait à payer un loyer, et les propriétaires n’avaient pas fait les travaux nécessaires malgré l’insistance de la locataire qui a fini par se blesser. L’histoire vraie est beaucoup plus complexe, et beaucoup moins révoltante. Pourtant, nombreux sont ceux qui s'en sont tenus là, se sont insurgés et ont apposé leur signature sur la pétition qui bénéficie à une élite de multipropriétaires.

Et en France, aujourd’hui ?

Anne-Sophie a identifié au moins une dizaine de partenaires français du réseau Atlas. On y trouve l’IFRAP, que vous connaissez sans doute à travers sa directrice Agnès Verdier-Molinié, omniprésente sur les plateaux dès qu’on parle de dépense publique. L’IFRAP a été créé au milieu des années 1980 par Bernard Zimmern, qui avait rencontré Antony Fisher et voulait reproduire son modèle en France. C’est lui qui a ensuite lancé Contribuables Associés.

On y trouve aussi l'Institut de formation politique, fondé par Alexandre Pesey après un passage aux États-Unis au Leadership Institute, l'organisation qui forme depuis des décennies les cadres et les talents républicains. L'IFP fait la même chose en France : il forme des jeunes à la communication, aux médias, à l'engagement. Comme moi, vous avez peut-être tiqué. Parce que franchement IFP (Institut de formation politique) et IEP (Institut d'études politiques c'est-à-dire Sciences Po), pour quelqu'un qui n'est pas du milieu, les deux sonnent pareil. Ça sonne officiel, ça sonne neutre, ça sonne universitaire. Ce n’est pas un hasard évidemment.

Depuis l’enregistrement, les choses se sont accélérées. Pierre-Édouard Stérin, milliardaire de Smartbox, a été rattrapé en 2024 par la révélation du projet Périclès : des dizaines de millions d’euros pour financer médias, associations, think tanks et formations de candidats. Devant le Sénat, il a assumé sans détour, avec cette formule : « Périclès, ce n’est pas un projet politique, c’est un projet métapolitique. » Le mot vient tout droit de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist et de son « gramscisme de droite » : la bataille culturelle précède la victoire politique. Hayek disait la même chose à Fisher, avec d’autres mots, trente ans plus tôt.

La droite vous répondra, et elle n’aura pas tort, que George Soros finance lui aussi des causes progressistes. C’est vrai. Mais combien de Georges Soros? Néanmoins, je ne crois pas que l’argent progressiste soit par nature plus propre que l’argent conservateur, et je me méfierais de moi si je me mettais à le penser. Mais la question reste celle posée par Anne-Sophie : est-ce qu’on dit d’où on parle ? Et est-ce que ce qu’on dit est vrai ? Un chèque n’est pas un crime. Un expert présenté comme neutre qui défend sans le dire les intérêts de ceux qui le paient, c’est un problème pour tout le monde, quel que soit le chèque.

Pourquoi le libéralisme économique épouse le conservatisme social

Ça fait un moment qu’une question me travaille : comment des idées qui profitent à une toute petite minorité parviennent-elles à gagner des élections ? Je l'avais posée à Anne-Sophie: comment, dans un contexte évident d’inégalités, arrive-t-on à convaincre les gens que le problème, ce sont les pauvres, le SMIC et ceux qui grugeraient les aides sociales ?

Typiquement en France, les gens sont majoritairement contre l’augmentation des impôts sur l’héritage alors que 87% des Français ne sont pas concernés parce qu’il existe un plancher qu’ils n’atteindront jamais. C’est fascinant je trouve et donc ils aident à rendre l’ascenseur social impossible tout en croyant que leurs enfants vont pouvoir le prendre.

Sa réponse tenait en deux temps. Le premier, c'est une question d'espace médiatique. Comparez le temps d'antenne consacré à l'évasion fiscale d'une multinationale et celui consacré à un fait divers de fraude sociale. Elle m'a cité des représentants de think tanks qui répètent sur les plateaux que la fraude sociale serait plus massive que la fraude fiscale (pour rappel c’est 20 fois moins, les chiffres 2025, c’est 1 Vs 20 milliards d’Euros) mais les Think Tank sont bien organisés et utilisent une poignée d’experts payer pour répéter le même discours sans rencontrer de vraie contradiction parce qu’ils passent sur des chaînes dont les actionnaires ont intérêt à ce que ce message passe.

Le second temps est plus profond. À l'origine, Atlas était une affaire purement économique, portée par des industriels comme les frères Koch, rois américains du pétrole, qui voulaient moins d'impôts et moins de normes environnementales. Depuis une quinzaine d'années, une idéologie sociale conservatrice est venue se greffer là-dessus parce qu'on mobilise beaucoup plus facilement sur l'avortement, l'immigration ou l'insécurité que sur la dérégulation bancaire. Personne ne descend dans la rue pour la dérégulation bancaire. Ensuite parce que ces sujets permettent d'attaquer les politiques sociales. Aux États-Unis, on a inventé dans les années 1970 la figure de la « welfare queen », la reine des allocs, presque toujours une femme noire qui profiterait du système. En tapant sur elle, on justifie la baisse des aides sociales pour tout le monde, y compris pour les millions de pauvres blancs qui votent pour ceux qui les leur retirent. On utilise un ressort raciste pour faire passer une mesure économique.

Et puis il y a un troisième point. Si des politiques économiques appauvrissent la majorité, elles finissent par être impopulaires, et il faut alors un État capable de tenir la rue. D'où l'alliance entre un État minimal pour l'économie et un État maximal pour la police. Les libertariens veulent garder trois fonctions à l'État, m'a expliqué Anne-Sophie : la police, la justice et l'armée, pour protéger la propriété. L'école peut être privée, la santé aussi. Une des premières mesures de Javier Milei en Argentine, dont l'élection a été clairement soutenue par des partenaires locaux du réseau, a été un protocole restreignant le droit de manifester et de bloquer les routes. Ça résonne avec les manifestations étudiantes en France en ce moment.

Le trou dans la loi

Ce qui me frappe, c’est que les grandes fortunes ne sont plus seulement sur le marché de la diffusion des idées, mais sur leur production. Ce qui se construit, c’est une chaîne entière, de la fabrication d’une étude jusqu’à la formation de celui qui la citera en meeting, en passant par le sondage qui installe le sujet et le média qui le commente. Le tout en respectant la loi. Parce qu’elle a un trou.

En France, les entreprises n’ont plus le droit de donner un centime à un parti depuis 1995, et un particulier ne peut pas verser plus de 7 500 euros par an. On a l’impression de s’être protégé de l’argent. C’est de la poudre aux yeux. Rien ne plafonne ce que vous pouvez verser à un think tank. Et selon la structure choisie, le mécénat rembourse une part considérable de votre chèque : environ deux tiers pour un particulier, jusqu’à 75 % pour qui paie l’impôt sur la fortune immobilière.

Donc un chèque de 10 000 euros à un parti est illégal, mais un chèque de deux millions à un institut qui écrira le programme de ce parti est légal, et l’État vous en rend une partie en plus, c’est donc nous qui payons. Et entre vous et moi, les très grandes fortunes ne se répartissent pas comme les électeurs. Un système où la production des idées dépend de dons privés défiscalisés ne donne pas au débat une image du pays, il lui donne une image de ceux qui ont les moyens de payer. C’est plus efficace qu’un parti, tout simplement parce qu’un parti est surveillé et qu’un institut ne l’est pas.

Et les échelles ont changé. Preuves ou Encounter touchaient quelques dizaines de milliers d’intellectuels. Les think tanks d’Atlas passent sur des chaînes d’info regardées par des millions de personnes. Et une part croissante de ce que nous lisons et comprenons passe désormais par des assistants d’intelligence artificielle. Ce sont les nouveaux revendeurs d’idées de seconde main. Hayek n’aurait pas pu rêver mieux. Ou pire. Le Congrès pour la liberté de la culture, à côté, c’était de l’artisanat.

Comment reprendre la main ?

Il y a un piège évidemment. Si on commence à se dire que tout est manipulé, que toutes nos opinions ont été fabriquées, on tombe dans un nihilisme passif : « de toute manière tout cela ne sert à rien donc à quoi bon lutter ? ». Ce nihilisme a l’air lucide, mais il laisse le terrain à ceux qui s’organisent. Comme le dit Deleuze, le pouvoir a besoin de tristesse, car la tristesse se manipule. Et si plus personne ne croit à rien, les seules idées qui circulent sont celles que quelqu’un a les moyens de faire circuler.

Je vous laisse avec deux choses.

La première, c’est un réflexe. Devant chaque expert, chaque chiffre, chaque vidéo qui me fait dire « wtf », je me pose deux questions avant de réagir. D’où parle cette personne, et qui la paie ? Et dans l’autre sens : pourquoi est-ce que ça me plaît autant ? On ressent tous beaucoup de plaisir à lire une histoire qui confirme ce que nous pensons déjà. Le mailing sur la squatteuse fonctionne pour cette raison. On ne vérifie jamais ce qui nous fait du bien.

La seconde, c’est une forme d’espoir, et je sais que ça peut sembler bizarre après tout ce que je viens de raconter. Hayek a conseillé à un ancien pilote qui allait faire fortune dans les poulets de ne pas faire de politique, et de changer le climat des idées. Il a fallu vingt-cinq ans pour que ça porte ses fruits. Soixante-quinze ans plus tard, nous vivons encore dans ce climat. Nous trouvons normal de parler de « charges » plutôt que de cotisations, de « poids » de la dépense publique plutôt que de ce qu’elle finance.

Donc si la mauvaise nouvelle, c’est que ce climat a été fabriqué. La bonne nouvelle, c’est exactement la même : ce qui a été fabriqué peut se refabriquer. Et la preuve nous vient de ceux qui l’ont fait. Ils n’étaient pas nombreux. Ils n’avaient pas le soutien de la majorité. Ils avaient de la patience, un réseau, et une idée claire de ce qu’ils voulaient. Le climat des idées n’est pas une météo qu’on subit. C’est une construction, avec des auteurs, des méthodes et du temps. C’est pour cela que je défends ce concept de joie rebelle que je ne cesse de rabâcher. Devant l’effondrement de notre monde, il ne faut pas pleurer, ne pas baisser les bras, mais se retrousser les manches pour, à son niveau, participer à l’invention du monde qui vient.

Nos désirs, nos imaginaires et nos colères ne tombent pas du ciel. Savoir qui les finance, c’est déjà pouvoir choisir ceux qu’on veut vraiment porter. Et décider de ceux qu’on veut transmettre à notre tour, puisque nous sommes tous, à notre petite échelle, des revendeurs d’idées de seconde main.

Alors je vous retourne la question du début. Prenez une conviction politique à laquelle vous tenez. Essayez de retrouver qui vous l’a apportée, et qui avait intérêt à ce que vous la teniez. Si vous trouvez, écrivez-moi. Si vous ne trouvez pas, écrivez-moi aussi, c’est peut-être encore plus intéressant.

À très vite !

Greg

Suite à ma demande de la semaine dernière sur les cntenus utopiques, voici une liste :
Livre Ecotopia Ernest Callenbach
Livre Le Ministère du futur Kim Stanley Robinson
Film Wall-E Andrew Stanton (Pixar)
Documentaire Demain Cyril Dion et Mélanie Laurent
Documentaire En quête de sens Nathanaël Coste et Marc de La Ménardière
Livre Un psaume pour les recyclés sauvages Becky Chambers
Livre Solarpunk À préciser
Livre Pacific Edge Kim Stanley Robinson
Livre The Fifth Sacred Thing Starhawk
Série Star Trek: The Next Generation Gene Roddenberry
Livre Paresse pour tous Hadrien Klent
Livre La Vie est à nous Hadrien Klent
Documentaire Le Sel de la Terre Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado
Livre L'Homme qui savait la langue des serpents Andrus Kivirähk
Livre Station Eleven Emily St. John Mandel
Livre Playground Richard Powers
Livre Under the Blue Oana Aristide
Série Paradise (Disney+) Dan Fogelman

Cette semaine sur Vlan!

Sur Vlan!

#410 RDV le 13 octobre pour la mixité hommes-femmes avec Marie Elloy de World With Women

Marie Eloy est l’une des cofondatrices du mouvement World With Women. Elle a écrit « Les femmes sauveront-elles le monde ? », un livre pour lequel elle a passé des jours à éplucher les chiffres de l'égalité dans toutes les sphères de pouvoir. Elle me confie que ça l'a menée jusqu'à une petite dépression.
J'ai reçu Marie à quelques jours du 13 octobre. Ce jour-là, World With Women appelle toutes les femmes qui le peuvent à s'arrêter de travailler, au bureau comme à la maison, et demande aux hommes de prendre le relais. Elle arrive « fatiguée, intense, mais tellement joyeuse » de lancer ce qu'elle appelle un début de révolution mondiale. On se retrouve très vite sur un terrain commun : la joie comme énergie d'action, cette joie rebelle dont je parle souvent et dont elle s'est servie pour construire le mouvement.

Dans cet épisode, nous parlons de ce qui se passe quand une moitié de l'humanité écrit seule les lois, les codes et les priorités pour l'autre moitié. Marie démonte l'idée que le patriarcat serait l'ordre naturel des choses. Elle rappelle qu'en 1793, un décret interdisait aux femmes de se réunir. Puis elle retourne les statistiques pour nous faire sentir l'absurdité de la situation actuelle : imaginez 89 % de cheffes d'État, 94 % de femmes à la tête des grandes entreprises et 98 % à la tête des banques. Personne ne l'accepterait.

J'ai questionné Marie sur ce que je ressens moi aussi en tant qu'homme hétérosexuel. Est-ce que les femmes ne prennent pas simplement moins leur place ? Pourquoi certaines femmes au pouvoir l'exercent-elles de manière aussi dure que les hommes ? Les quotas sont-ils humiliants ? On parle aussi de la montée du masculinisme : sept minutes sur TikTok suffisent pour qu'un adolescent tombe dessus sans le chercher. On évoque les jeunes hommes perdus faute de modèles, et l'Islande de 1975, où 90 % des femmes se sont arrêtées pendant une journée. Le pays est devenu depuis le plus égalitaire du monde. On finit sur ce qui nous relie : on ne change pas le monde d'un claquement de doigts, mais chacun peut faire sa part. Les résistants n'espéraient pas renverser seuls le nazisme, et ils ont pourtant essayé.

Cette conversation m'a fait voir mes propres angles morts. Elle rappelle une chose simple : la mixité n'est pas une affaire de femmes, c'est ce qui permet à l'intelligence collective de fonctionner.

Sur Vlan! Leadership

#76 Je suis un patron qui a de l'affect. C'est déconseillé. avec Jean Philippe Dogneton

Jean-Philippe Dogneton est le Directeur Général de la Macif. Il est entré dans la maison comme stagiaire d'été et il a ensuite traversé toutes les couches de l'entreprise, du plateau de gestion jusqu'à la direction générale d'un groupe qui compte aujourd'hui 6,5 millions de sociétaires, 19 millions de contrats, 8 milliards d'euros de chiffre d'affaires et 12 000 collaborateurs.

J'avais envie de cette conversation depuis longtemps, parce que les mutuelles me passionnent. C'est un modèle né dans une cuisine en 1960, sans actionnaire à servir, avec un conseil d'administration composé de sociétaires qui passent les idées du dirigeant « au crible de la réalité du monde ». J'ai l'impression que ces organisations sont un peu des modèles de ce que devrait être une entreprise : une structure qui fait société au sens propre. Jean-Philippe m'a répondu que c'était plutôt « l'épure de l'organisation », et on a tiré ce fil pendant une heure.

Dans cet épisode, nous parlons de violence climatique. Il assume pleinement ce mot, parce que derrière les chiffres et le PIB, il y a eu cet été 220 000 déplacés climatiques, des maisons perdues et des enfants qui vont vivre avec ce traumatisme. Nous parlons aussi de ce que fait une entreprise quand elle appelle des milliers de sociétaires sinistrés qui ne se sont pas manifestés. Il y a cette lettre envoyée après le Covid pour demander simplement « comment allez-vous ? », qui a reçu 500 000 réponses. Il y a ce quartier d'Arques qu'une commune a choisi d'abandonner après quatre inondations, et l'idée que la prévention peut aussi passer par le fait de se déplacer.

J'ai questionné Jean-Philippe sur le renoncement, et sur ce que ça coûte de garder le cap des investissements durables quand une partie du monde revient au charbon. Je l'ai interrogé sur sa relation à l'IA : il refuse qu'elle écrive ses discours, et il m'explique pourquoi. On a parlé de la refonte complète des systèmes d'information de la Macif, et de ce moment où l'on appuie sur le bouton pour migrer 15 millions de contrats sans retour possible. On parle de courage, du « coup d'avance » et de son comité de direction à 14 personnes, une taille qu'on lui déconseille. Une phrase résume assez bien l'épisode : au final, il faut aimer les gens.

Des liens tout à fait incroyables

  1. L’homme qui mentait aux Présidents.
    Un récit long comme sait le faire Le Grand Continent, c’est un style que j’apprécie car il nous plonge dans l’atmosphère de la discussion. Ici on découvre l’un des personnages d’extrême droite qui essaie d’influer sur la politique mondiale. C’est intéressant de voir comment une personne tel que lui voit le monde et ce fait parfaitement écho avec la newsletter de cette semaine.

  2. Ingérance russe, l’usine à fake news
    On le sait la Russie a intérêt à destabiliser l’Europe pour mieux l’attaquer et la conquérir et ils ont aussi bien appris de Hayek, aujourd’hui ce sont des attaques permanentes à base de fake news. Cet article du Point nous permet de rentrer dans une meilleure compréhension de ce qui nous arrive avec le groupe Storm 156. En 2 mots, avant d’affirmer un truc à un diner, vérifier absolument l’information en particulier avec l’arrivée des deepfakes.

  3. Prendre du recul sur l’affaire Thélysson Orélien

    J’ai un avis assez net sur cette affaire je dois dire. Pour moi elle invite d’abord à ne pas lire puisqu’après tout ca ne vaut pas mieux que de l’IA. Cette affaire est donc néfaste pour tout le monde. car lire est essentiel. Mais cet article donne une autre lecture encore plus intéressante à cette affaire je trouve car elle est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuelle comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !

Vlan!

Par Gregory Pouy

Je suis optimaliste et surtout généraliste, au croisement de la philosophie, de la sociologie, de l'économie et parfois des neurosciences. Ma valeur est de faire les connexions que les spécialistes ne font pas parce qu'ils restent dans leur domaine.

Ce qui m'anime : vous redonner envie du futur. Entre l'optimisme béat et le catastrophisme professionnel, j'appelle ça l'optimalisme : réaliste sur ce qui arrive, convaincu que la joie rebelle nous aidera à traverser.

Je suis le créateur de Vlan! et Vlan! Leadership. 9 ans, 500 conversations, plus de 20 millions d'écoutes. Vous êtes ici sur ma newsletter toutes les deux semaines, j'anime des conférences pour des CODIR et COMEX, et je vis entre Lisbonne et Paris.

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Pourquoi sommes-nous fascinés par la fin du monde ?

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Vous avez forcément vu passer l'info de ce chercheur, Jacob Coxon, qui a démissionné d'Anthropic en expliquant que l'I.A. pourrait amener à la destruction de l'humanité. Son message a été vu plus de 150 millions de fois. Mais il y a un mais. Il estime cette probabilité à plus de 10% dans la décennie. Bon ben super !

Je croyais que la nuance était une qualité

par Gregory Pouy   ⋅  06/09/2026 22 min

Il y a quelques semaines, à Lisbonne, quelqu'un a démonté en une phrase ce que je défends depuis 20 ans. La nuance comme boussole. La seule posture tenable dans un monde complexe et polarisé. Je me trouvais plutôt fin, j'étais dans l'erreur.

On se raconte nos étés ?

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Le mien, je l'ai passé à Stockholm, trois semaines, pour commencer l’écriture d’un livre sur la friction. Sauf que je suis tombé, sans le faire exprès, dans le pays qui a le mieux réussi à la supprimer. J'ai débuté par sept jours entiers sans que personne ne m'adresse la parole. Et vous, c'était comment votre été ?

La vraie violence est celle dont on ne parle pas

par Gregory Pouy   ⋅  28/06/2026 25 min

J’ai 2 contenus qui se sont percutés en stories la semaine dernière et les réactions que j’ai reçues sont à l’origine de cette newsletter. Ça parle de violence comme vous l'aurez compris.

3 idées fondamentales et 3 leçons de vie de la part d’Edgar Morin

par Gregory Pouy   ⋅  14/06/2026 19 min

Comme vous le savez sans doute, Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à Paris, à 104 ans. C’est étrange pour moi car depuis les débuts de Vlan ! j’ai hésité à lui proposer une interview. J’avais son contact et je n’ai jamais osé par peur de déranger alors je lui rends ce petit hommage.

Pourquoi sommes-nous autant épuisés?

par Gregory Pouy   ⋅  31/05/2026 20 min

Il y a deux semaines, j'ai publié un post sur l'épuisement sur l'Instagram de Vlan! et le nombre d'interactions m'a pris par surprise. Ça m'a renvoyé à mon propre épuisement, alors j'ai eu envie d'explorer le sujet pour de bon.

La crise du confort et notre corps

par Gregory Pouy   ⋅  17/05/2026 8 min

Si vous écoutez Vlan! vous savez bien que je suis très allergique et j'ai mis de nombreuses années à comprendre que c'est la conséquence d'un monde trop aseptisé qui a rendu nos corps incapables de coexister avec la nature. Et le pire, c'est qu'on a fait pareil avec nos cerveaux.

Je n’avais pas prévu d’écrire sur ce sujet

par Gregory Pouy   ⋅  03/05/2026 7 min

62 millions de visites en un mois de février. C'est le score d'un site dédié à aider les hommes qui veulent violer des femmes. Un groupe Telegram qui s'appelle "Zzz". Des posologies échangées comme des recettes de cuisine. CNN a mis 5 journalistes dessus pendant plusieurs mois et ils ont conclu à l'existence d'une "académie du viol" mondialisée.

Une discipline de la résistance

par Gregory Pouy   ⋅  19/04/2026 5 min

Je déteste la « discipline », je déteste qu’on me dise ce que j’ai à faire et de manière plus générale, je déteste la contrainte. Mais vous savez ce que je déteste encore plus ? Qu’on me dérobe ma vie à mon insu mais avec mon assentiment. On nous a vendu un monde facile, sans friction mais ce faisant, nous passons à côté de l'essentiel.