Ce que disent les pillages du 17 octobre (pour le marketer que j'ai été)

Le 17 octobre, 800 000 personnes sont descendues dans la rue mais la France n'a retenu que la violence contre les vitrines. En même temps, impossible de ne pas être horrifié par cette violence. Alors j'ai voulu comprendre ce que disent ces pillages et je suis tombé sur cette question : qui a appris à ces gamins à désirer ce qu'ils ont volé ?

Vlan!
13 min ⋅ 01/11/2026

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Je sais que cette newsletter reste longue mais la version détaillée et encore plus passionnante sera disponible jeudi sur Vlan! en audio et vidéo (enfin je ne l’ai pas encore tourné donc je m’avance peut-être).

« Ce qui ressort dans les médias c'est la violence des scènes de pillage. Je ne les nie pas. C'était violent. Mais pour moi c'était surtout un moment de joie. »

Je vous rassure, cette phrase n'est pas de moi mais de Nassim, 25 ans, qui vit dans un quartier populaire de la banlieue parisienne. Il travaille dans la manutention comme intérimaire, et le samedi 17 octobre il était place de la République, cagoulé, habillé en noir, avec une bande de gamins qui avaient pour la plupart treize ou quatorze ans. Il a participé à l'incendie d'une voiture et d'un kiosque, puis au pillage d'un Franprix, de plusieurs tabacs, de magasins de sport aux Halles et de maisons de luxe place Vendôme. Il le raconte à Mediapart sans regret et c'est la première fois que je lisais l'expérience d'un casseur. Il explique que les petits prenaient des Kinder Bueno, les filles des produits d'hygiène, que certains avaient remplis des caddies qu'ils auraient selon lui distribués aux sans-abri, et que sur le parvis des Halles, au milieu des vitrines explosées, ils s’amusaient. « Il y avait une bonne ambiance », dit-il.

Oui vous avez le droit d’hurler à cet endroit. Moi-même je me suis dit un premier “WTF”. Le second est venu quand j’ai vu cet extrait vidéo ou on parlait de « dommages collatéraux » des violences systémiques de la société en s’adressant à une femme qui a failli être violée. WTF bis donc. Impossible pour moi de ne pas condamner fermement tout cela. Mais il existe une autre réalité qu'il faut savoir regarder pour comprendre les événements et ne pas juste les disqualifier trop rapidement en les traitant de « sauvage ».

Dans ce même article, j'ai également fait la connaissance de Ruben, 28 ans. Ancien sportif de haut niveau, il est vendeur dans une boutique de luxe parisienne. Évidemment, lui n'a rien volé, mais il était au premier rang et il raconte que devant un Franprix, des gens ont sorti tous les caddies du magasin, vidé les étagères, posé les caddies au milieu de la route, et l'un d'eux a crié : « Maintenant, servez-vous tous ! » Des jeunes disaient à des anciens de ne pas prendre de risques et de leur dire juste ce dont ils avaient besoin. Les anciens répondaient « merci les enfants ». Mais ce qui m'a encore plus surpris, c'est l'histoire de cet homme en costume-cravate qui sort de son Uber, regarde la scène, monte chez lui, et redescend quelques minutes plus tard en sweat à capuche pour se servir à son tour.

Maintenant, est-ce que je peux me permettre de vous agacer ? Je crois que oui, car c'est souvent quand on sort de son cadre qu'on avance. Donc je me lance avec cette question qui va vous hérisser le poil : et si ce que la France a vu le 17 octobre n'était pas seulement un chaos, mais aussi une fête, selon le côté de la société où l'on se situe ?
Ne me tapez pas tout de suite. J'en ai une deuxième.
Quand Nassim explique pourquoi les Master Poulet, cette chaîne de poulet grillé à petits prix qu'on trouve surtout dans les quartiers populaires, n'ont pas été touchés, il a cette phrase : « Ce genre de commerce n'a pas été touché car ceux-là on ne nous a jamais dit que ce n'était pas pour nous. » Autrement dit, ils ont pillé ce qu'on leur a appris à désirer tout en leur faisant comprendre que ce n'était pas pour eux. Alors qui le leur a appris ? Qui a passé des années à expliquer à des gamins de treize ans qu'une paire de baskets disait qui ils étaient ?

Et évidemment, c'est difficile pour moi de ne pas penser à ce que j'ai fait pendant vingt ans. J'ai dirigé une des premières agences d'influence en Europe, et mon métier consistait très concrètement à fabriquer de l'envie et à la mettre sous les yeux des consommateurs au bon moment. Je ne peux pas nier ce que j'ai contribué à faire.

Autopsie de la colère

Il y a quelques jours, Le Monde a publié une tribune de Benoît Heilbrunn, professeur de marketing à l'ESCP, qui m’a permis de mettre des mots sur un ressenti un peu vague. Avant de regarder les décombres, dit-il, regardons les enseignes : Apple, Celine, Louis Vuitton, Decathlon, Fnac, Boulanger, Carrefour. Des boutiques de luxe aux supérettes de quartier, des chaussures de sport aux produits d'hygiène. Cette diversité interdit de réduire les pillages à une attaque contre le luxe. Ce que ces lieux ont en commun, explique-t-il, c'est qu'ils sont les endroits où s'organisent et se mettent en scène les promesses de la société de consommation. Et il a cette phrase qui fera le titre de l’article :


« Lorsqu'une société fait de l'achat son principal mode d'intégration, c'est dans les magasins que la violence finit par resurgir. »

Pour construire son raisonnement, Heilbrunn s'inspire d'Edmund Leach, un anthropologue britannique extrêmement réputé, dont une des grandes obsessions était la manière dont les sociétés gèrent la violence qui les traverse. Pour lui, une société ne peut pas se contenter de réprimer ses forces agressives, elle doit leur offrir des dérivations, des exutoires, des formes rituelles qui rendent la violence compatible avec la vie collective. Une société qui ne sait que réprimer finit toujours par voir revenir ce qu'elle a cru contenir. Et la thèse de la tribune, c'est que dans nos sociétés, la consommation a longtemps joué ce rôle. Elle a recueilli la frustration sociale pour la transformer en objets de désir, de comparaison, et donc de rivalité.

En tant qu'ex-marketeur, je trouve cela hyper intéressant parce que ça renverse la manière dont on pense habituellement la consommation. On la voit comme un plaisir, comme un vice, ou comme un moteur de l'économie. Benoît, lui, la décrit comme un dispositif de pacification, car en déplaçant la frustration vers les marchandises, la consommation a transformé une blessure sociale en problème individuel. Si je ne peux pas renverser l'ordre social, je peux au moins grimper un peu dedans grâce à ce que j'achète. La marchandise ne supprime pas l'inégalité, elle la rend supportable.

Sauf que cette mécanique repose sur une condition, et c'est là tout le nœud.

Désirer sans pouvoir

Pour que la consommation joue son rôle d'exutoire, il faut que l'achat reste possible, ou au moins imaginable. C’est typiquement ces jeunes qui louent des Ferraris sur les champs Elysée pour quelques minutes de rêve. Il faut pouvoir croire que sa situation va s'arranger, qu'avec un peu plus de travail, une promotion ou le bon crédit, on finira par y arriver comme c’était le cas au 20 siècle pour nos parents. Et c'est précisément cette croyance qui est en train de lâcher. La société de consommation continue de produire des désirs, mais elle réduit les possibilités d'y accéder. Le souci n'est donc pas seulement que certains consomment moins qu'avant, c'est qu'ils restent soumis à l'obligation de désirer en quelque sorte.

On ne cesse de parler de pouvoir d'achat mais la frustration naît de l'écart entre ce qu'on nous montre et ce qu'on peut atteindre. Les promesses continuent de circuler sur les écrans, dans les vitrines, dans les stories Instagram et les vidéos TikTok, alors que les moyens disparaissent. L'abondance ne supprime pas le manque, elle le met en scène tous les jours.

Un lecteur du Monde raconte qu'à un moment de sa jeunesse, il s'est retrouvé presque sans le sou, et que le monde extérieur est devenu soudainement « un théâtre inaccessible » : les publicités, les vitrines, les vêtements et les accessoires des autres. Regardez le parallèle, cette personne dit « Je savais que ça n'était pas pour moi » et Nassim dit « on ne nous a jamais dit que ce n'était pas pour nous ». C'est exactement la même phrase, prononcée par un lecteur du Monde et par un gamin de banlieue qui pille la place Vendôme.

Car écoutez ce que racontent les pilleurs interrogés par Mediapart. Nassim parle de l'essence à 2,50 euros le litre, d'un appartement sans fenêtre quand il était enfant, des rats, des cafards, de l'amiante. Des contrôles et des amendes à répétition, qui commencent quand on est mineur, et qui se transforment en dettes de 15 000 ou 20 000 euros. « C'est comme si on avait un prêt, dit-il, sauf que c'est pas pour une belle école de commerce. » C'est fou et en même temps, difficile de nier sa réalité. Il a parfaitement compris que l'endettement est le ticket d'entrée de la vie adulte dans notre société, et que lui a eu droit à l'endettement sans le ticket.

« Ce n'est pas pour nous »

Il y a un sociologue qu'on ne peut pas éviter quand on entend Nassim parler des Master Poulet, et c'est Pierre Bourdieu, avec ce qu'il appelait la violence symbolique. C'est une domination qui ne passe ni par les coups ni par la contrainte, mais par l'intériorisation. Les dominés finissent par accepter comme naturel l'ordre qui les domine, et par se l'appliquer à eux-mêmes. Bourdieu expliquait que les classes populaires apprennent à se refuser ce qui leur est refusé, et à faire de nécessité vertu. On ne va pas au musée, ce n'est pas pour nous. On ne fait pas d'études longues, ce n'est pas pour nous. On n'entre pas dans cette boutique de la place Vendôme, ce n'est pas pour nous. Personne ne vous l'interdit, il n'y a pas de panneau, il y aurait sans doute des regards, mais c'est tout. C'est vous qui ne poussez pas la porte.

Vu sous cet angle, le pillage de la place Vendôme prend un autre sens. Pour une nuit, des gens à qui l'on a appris à se refuser ce qui leur était refusé ont poussé la porte. Ils ont transgressé la frontière invisible que Bourdieu décrivait, non pas en la contestant par des mots, mais en la franchissant physiquement, cagoulés, en se servant. C'est une rupture brutale de la violence symbolique, et je crois que c'est en partie pour ça que les images ont tellement choqué. On voit d'habitude la casse des banlieues dans les banlieues, c’est pas génial mais on a déjà vu ces scènes mille fois. Là, elle est entrée dans les boutiques où l'on ne voyait jamais ces visages. Et puis, je ne veux pas ignorer tous les artisans, indépendants qui ont aussi vu leurs vies détruites en quelques minutes. On me racontait hier encore ce bijoutier indépendant qui a vu sa boutique se faire détruire et lui perdre tout ce qu’il avait mis une vie à bâtir.

La vitrine dans la poche

Quand j'étais gamin, la vitrine inaccessible, c'était celle du centre-ville d'Enghien-les-Bains, une ville bourgeoise à côté de là où je vivais. La publicité, c'était la télé et quelques affiches dans le métro quand j’ai eu l’âge de le prendre. J'ai volé quasiment toutes les semaines avec mes amis d'enfance dans les boutiques, pour les choses auxquelles je n'avais pas vraiment accès. Je connais donc bien cette réalité. Néanmoins, à l'époque, on pouvait éteindre la télé et on pouvait rentrer chez soi. Aujourd'hui, la vitrine est dans la poche de chaque adolescent, allumée du réveil au coucher, et elle n'est plus tenue par des marques lointaines mais par des gens qui leur ressemblent, qui ont leur âge, qui viennent parfois du même quartier et qui exhibent des sacs à 3 000 euros, des sneakers en édition limitée ou encore des vacances à Dubaï.

Benoît Heilbrunn avait posé les bases de cette réflexion bien avant le 17 octobre. En juin dernier, quatre mois avant les pillages, il donnait un long entretien à Marianne autour de son dernier livre, dont le titre sonne aujourd'hui comme une prémonition : Le Poison de la reconnaissance. Quel prix payer pour être quelqu'un ? Il y fait une distinction que je trouve super intéressante, entre deux formes de reconnaissance. La première est inconditionnelle : elle ne dépend pas de ce que nous faisons ou de ce que nous possédons, elle repose simplement sur le fait que nous existons. On la trouve dans la famille, l'amitié, l'amour ou certaines formes de solidarité. La seconde est conditionnelle : elle dépend de ce que nous accomplissons, de ce que nous possédons, de notre statut, de notre beauté ou encore de notre notoriété. Et c'est cette seconde forme, dit-il, qui est devenue dominante. D’ailleurs, sans faire de politique (ca veut dire que je vais en parler), j’ai vu une vidéo de Villepin hier qui disait qu’il voulait absolument axer là-dessus. J’ai trouvé cela intéressant.

Ce que les gens achètent, ce ne sont donc pas des objets, ce sont des preuves qu'ils existent aux yeux des autres. Et ce que le 17 octobre a révélé, c'est ce qui arrive quand une partie de la population n'a plus accès à cette reconnaissance, alors qu'on continue de lui répéter que c'est la seule qui compte. Ce n'est pas une question générationnelle, la nature humaine n'a pas changé, c'est l'environnement technique qui a changé et les réseaux sociaux ont évidemment un rôle majeur là-dedans. Les plateformes ont rendu la reconnaissance à la fois instantanée, quantifiable et publique. Chaque like, chaque commentaire, chaque vue est un petit signe d'approbation qu'on peut compter, comparer, et qui ne suffit jamais, puisqu'il faut recommencer le lendemain. C'est une quête sans fin dont j'avoue être absolument esclave, même si j'essaie de prendre de la distance.

Vous êtes probablement un adulte qui a un métier, des amis, une famille, alors si cette quête vous épuise, imaginez ce qu'elle fait à un gamin de treize ans des quartiers nord de Marseille, sans père depuis dix ans, orienté dans une filière qu'il n'a pas choisie, dont les CV restent sans réponse, et pour qui le téléphone est la seule fenêtre sur le monde. Où va-t-il chercher la reconnaissance que personne ne lui donne ?
Encore une fois, comprenez-moi, je n’essaie pas de justifier mais de comprendre.

Casser pour être vu

Heilbrunn explique que derrière la quête de reconnaissance se cache une aspiration très ancienne : le refus de l'invisibilité. Être reconnu, c'est d'abord être vu. Et le pire, c'est que ça marche si on peut dire. Nassim le dit avec ses mots :

« Casser une vitre ça fait un buzz médiatique. »

Il ne s'est jamais mobilisé avant avec une pancarte, parce qu'il juge ça inutile : « Combien de manifestations pacifiques il y a eu ? Combien de slogans ? » Et Ruben a compté. Le soir du 17, le 20-heures de TF1 a duré trente-cinq minutes et les revendications ont occupé à peine cinq minutes, tout le reste a porté sur les pillages.

Je ne dis pas que les médias auraient dû ignorer les pillages, ce serait absurde. Je dis que le message reçu est désastreux : si vous manifestez calmement, vous restez invisible, et si vous cassez, on ne parle que de vous. Ce n'est pas toujours vrai, il y a plusieurs avancées sociales qui se sont faites sans violence, mais qui ont nécessité beaucoup de temps et d'efforts. Une société qui distribue la reconnaissance selon la visibilité, et la visibilité selon le spectaculaire, ne devrait pas s'étonner que certains choisissent le spectacle le plus radical qui soit.

Mais… il y a un mais

Jusqu'ici, tout s'emboîte assez bien. C'est une belle histoire, cohérente, qui donne du sens à ce qui semblait n'en avoir aucun, et c'est précisément pour ça j'ai cherché les cas où ça ne marche pas.

Le premier s'appelle Rayan, 19 ans, des quartiers nord de Marseille. Il exhibe sur son téléphone deux sacs de luxe d'une valeur de 5 400 euros, qu'il compte revendre à moitié prix. Il a extorqué quatre polos Lacoste à un autre jeune « en le menaçant de le fracasser ». Et quand on lui demande ce qu'il a ressenti, il ne parle ni de dignité ni de revanche, mais de plaisir : « C'était la ruée vers l'or. » Rayan ne désire pas ces sacs, il ne va pas les porter, il va les revendre. Ce qui l'intéresse, c'est l'argent.

Le deuxième, c'est que la frustration matérielle n'entraîne pas mécaniquement la violence. Elle peut produire du retrait, de l'entraide, une mobilisation politique, une envie de changer de vie. On peut utiliser sa frustration comme un moteur, pas comme une excuse. Je ne veux surtout pas écrire une newsletter qui transformerait les pilleurs en victimes irresponsables d'un système. Nassim et Rayan ne sont pas des marionnettes, ils ont fait des choix, et des centaines de milliers d'autres jeunes qui vivent les mêmes frustrations en ont fait d'autres.

Ces contre-exemples ne détruisent pas l'idée d'obligation de désirer. Ils montrent surtout que le mot « pillage » recouvre plusieurs choses très différentes, la nécessité, la reconnaissance, la fête, l'opportunité, qui se sont superposées dans la même journée, parfois dans la même personne. Je crois donc qu'il faut renverser la question. L'obligation de désirer n'explique pas pourquoi chacun a pillé. Elle explique pourquoi, cette nuit-là, des gens aussi différents que Nassim, Rayan, des mères de famille, des gamins de treize ans et un homme en costard se sont retrouvés au même endroit, devant les mêmes vitrines. Ce que la consommation a construit pendant des décennies, c'est un lieu commun, au sens propre. Le seul espace où tout le monde est censé se retrouver, le seul langage que tout le monde est censé parler. Il n'est pas étonnant que la colère, quelle que soit sa forme, se soit dirigée vers lui.

Ce que désirer veut dire

Je dis que ma mission est de vous redonner envie du futur. Et en écrivant cette newsletter, je me suis rendu compte que le mot « envie » était peut-être au cœur de tout le problème.

Spinoza a cette phrase que je cite souvent : « Le désir est l'essence même de l'homme. » Pour lui, le désir n'est pas un manque à combler, comme on le pense depuis Platon, ni un vice à maîtriser. C'est la force qui pousse chaque être à persévérer dans son être et à augmenter sa puissance d'agir. Et la joie, chez Spinoza, c'est précisément le sentiment de cette puissance qui augmente.

Si on relit le 17 octobre avec cette grille, on comprend mieux pourquoi Nassim parle de « joie ». Pendant quelques heures, ces jeunes hommes, qui se sentent depuis toujours impuissants, ont éprouvé une augmentation brutale de leur puissance d'agir. « Pour un jour, l'ordre des choses pouvait changer », dit Nassim. C'est une joie réelle pour eux mais qui détruit tout pour les autres et ce n’est pas viable évidemment. D’ailleurs, c'est une joie qui ne dure pas, qui ne construit rien, et qui débouche dès le lendemain que sur des comparutions immédiates, le casier, et pour certains une main ou un œil en moins.

Retirer à la consommation son monopole

Le CEO d'une très grande entreprise française me disait il y a deux ans en aparté : « Nous devons mieux payer les gens, sinon nous allons devoir faire face à une révolution. Les gens sont à bout. ». Mais comme il n’y a pas d’argent magique (il faut écouter Antoine Foucher) concrètement, que fait-on ? Je n'ai pas de solution miracle, mais comme le dit Heilbrunn, l'enjeu est de retirer à la consommation le monopole de l'intégration sociale. Tant que le logement, la culture, la mobilité, le loisir, le soin et même la reconnaissance dépendront de la capacité à acheter, les gens resteront prisonniers d'un système qui fabrique leurs désirs tout en organisant leur impuissance.

Je suis assez convaincu qu'il faut encadrer la publicité beaucoup plus sévèrement qu'aujourd'hui, en particulier dans l'espace public et sur les écrans des mineurs. On ne peut pas d'un côté exposer des adolescents à des milliers de messages par jour qui leur disent qu'ils ne sont rien sans tel ou tel objet, et de l'autre s'étonner qu'ils finissent par aller les chercher dans les vitrines. Et sur les réseaux sociaux, la frontière entre publicité et contenu a presque disparu : un influenceur qui déballe un sac de luxe devant deux millions d'abonnés de quinze ans fait de la publicité, de la même manière.

Il faut aussi, pour un gamin qui n'a que son téléphone, d'autres endroits où on le regarde : un club de foot, un atelier, un prof qui croit en lui, une asso de quartier, un premier boulot, une fête de quartier où l'on se retrouve sans rien acheter. Ce sont des endroits qui offrent cette reconnaissance inconditionnelle qu'on reçoit parce qu'on existe et pas parce qu'on porte la bonne paire de baskets. Et ce sont exactement ceux qui ont fermé les uns après les autres dans beaucoup de quartiers ces vingt dernières années.

La joie rebelle contre la joie pillée

Quand Nassim parle de la « joie » qu'il a ressentie le 17 octobre, je vous imagine choqués, et je le suis aussi. Mais je crois qu'il faut entendre ce qu'il dit vraiment. C'est quelqu'un qui cherche désespérément une forme de joie collective et qui n'a trouvé que celle-là. Dans la version longue jeudi je parlerais des lieux de fêtes et de joie collectives.

Face à l'effondrement de notre monde, la pire réponse est de pleurer ou de baisser les bras, et la meilleure consiste à retrousser ses manches et à retrouver une forme de joie qui n'est pas une fuite mais une puissance d'agir. Une joie qui résiste, qui construit, qui relie. En lisant les témoignages de Mediapart, j'ai compris que la joie du pillage était une sorte de double inversé de cette joie rebelle. Elle en a l'intensité, le sentiment de puissance, la dimension collective, la transgression. Mais elle détruit au lieu de construire, elle dure une nuit au lieu de durer une vie, et elle laisse derrière elle des ruines et des blessés plutôt que des liens.

La question est donc de savoir comment offrir à ces jeunes des joies qui ne passent pas par des vitrines cassées. Comme nous, ils ont besoin de ces lieux où l'on se tient parmi les autres sans avoir à prouver quoi que ce soit avec ce que l'on porte.

On a appris à ces jeunes à désirer intensément des objets, et on leur a retiré la possibilité de désirer un futur. La vraie violence de notre société est peut-être là, bien avant les vitrines. Une société qui oblige à désirer tout en interdisant d'espérer finit toujours par récolter ce qu'elle a semé, et le 17 octobre n'en était probablement qu'un premier avant-goût. Si nous voulons qu'il n'y en ait pas d'autres, la police et même le pouvoir d'achat ne suffira pas. Il faudra redonner à des millions de gens des raisons de désirer autre chose que ce qu'on leur vend, et c'est probablement le chantier politique le plus difficile et le plus enthousiasmant de la décennie qui vient.

J’ai totalement conscience que cette newsletter va crisper d’un coté et de l’autre mais je suis néanmoins tout à fait preneur de vos retours.

À très vite !

Cette semaine sur Vlan!

Sur Vlan!

#414 La violence n’est pas une fatalité avec Guillaume Soto-Mayor

Guillaume Soto-Mayor est chercheur spécialiste des violences et fondateur d’Égrégore. Il publie La violence en héritage, un livre-manifeste qui démonte l’idée selon laquelle la violence serait inscrite dans la nature humaine.

Guillaume et moi vivons tous les deux à Lisbonne, et c’est à Paris, dans un très beau costume (le sien, pas le mien), qu’on a fini par se retrouver pour enregistrer. J’avais lu son livre avant sa sortie et je voulais relever un défi un peu fou : parler de violence et de joie rebelle dans la même conversation. Pour moi, ça tient debout. La joie rebelle n’a rien d’un déni de l’effondrement, c’est une manière d’y résister.

J’ai questionné Guillaume sur la grande idée reçue de notre époque, « l’homme est un loup pour l’homme », et il m’a répondu avec ce que disent les sciences de l’évolution et de la psychologie : face aux catastrophes, notre premier réflexe est la solidarité. On a ensuite remonté le fil d’une architecture très concrète, celle des réseaux Atlas et Périclès, de Hayek, de Milton Friedman. On a parlé de la rupture éthique des années 70-80, du jour où le camp progressiste s’est dit que le job était fait, de CNews, de l’autobiographie de Jordan Bardella et de cette vérité qui dérange : en face, on vend aussi du désir et de la reconnaissance, et les humanistes ont oublié de le faire.

Sur Vlan! Leadership

#77 Génération X et Y - la génération club sandwich : ceux qui portent tout le monde avec Laétitia Vitaud

Laetitia Vitaud est autrice, conférencière et spécialiste du futur du travail.

Ça fait des années que Laetitia et moi nous connaissons par écrans interposés, par téléphone aussi, sans jamais avoir réussi à nous asseoir face à face. Elle vivait en Allemagne, les agendas ne s'alignaient pas, et l'épisode restait dans un coin de ma tête. Cette fois, je l'ai enfin eue en vrai, dans le décor de Vlan! plutôt que celui de Vlan! Leadership, et franchement, on aurait pu continuer des heures.

Dans cet épisode, nous parlons de ce que Laetitia considère comme le sujet le plus sous-estimé du monde du travail : la transition démographique. On réduit souvent le vieillissement au débat sur l'âge de départ à la retraite, alors qu'il change tout. Les viviers de recrutement qui grossissent le plus ont 55 ou 60 ans. Un actif sur quatre est déjà aidant d'un proche. On vit plus longtemps, on travaille plus longtemps, donc on tombe plus souvent malade au travail. Et toute une génération, entre 40 et 60 ans, se retrouve coincée entre des parents qui vieillissent et des enfants qui n'arrivent plus à se loger sans aide. Laetitia ne parle plus de génération sandwich mais de génération club sandwich, tant les couches s'empilent.

J'ai questionné Laetitia sur la manière dont on peut réconcilier leadership et care, on passe ensuite un long moment sur l'intelligence artificielle, abordée par la culture plutôt que par la technique. Laetitia y voit trois dettes qui s'accumulent sans que personne ne les regarde : une dette cognitive, une dette de compétences liée à l'arrêt du recrutement des juniors, et une dette technique dans le code produit à la chaîne.

On termine sur la soutenabilité de nos corps, la ménopause et la question qui traverse tout l'échange : quelle bonne vie voulons-nous construire avec le travail ?

Des liens tout à fait incroyables

  1. Faut-il couper l’accès aux réseaux sociaux des jeunes?
    Je fais parti des personnes qui croient que nous devons apprendre à vivre avec les technologies. Je crois aussi que les réseaux sociaux vont perdre la bataille et que l’I.A. va prendre une part plus importante de l’attention. Néanmoins cette question est fondamentale et elle est bien traitée ici.

  2. Pourquoi les entreprises familiales sont si robustes?
    Il y a 2 modèles d’entreprises que je regarde de près : les mutuelles et les entreprises familiales. Car ces dernières resistent, sont plus dans le care, ont des croissances raisonnables et j’ai trouvé cet article très éclairant sur la robustesse de ces modèles. Je vous invite à lire ici.

  3. La bulle de l’IA. est en train d’éclater en Chine

    C’est un sujet que je regarde de près car quand la bulle de l’IA va exploser, cela va avoir des répercurssions tellement importantes pour nous tous que nous devons regarder cela avec précision.
    Cet article explique qu’en Chine on commence à voir les 1er signe d’une explosion de la bulle, elle serait en train de se fissurer. Nous ne devons pas prendre ce sujet par-dessus la jambe. Alors lisez, c’est ici.

Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuelle comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !

Vlan!

Par Gregory Pouy

Je suis optimaliste et surtout généraliste, au croisement de la philosophie, de la sociologie, de l'économie et parfois des neurosciences. Ma valeur est de faire les connexions que les spécialistes ne font pas parce qu'ils restent dans leur domaine.

Ce qui m'anime : vous redonner envie du futur. Entre l'optimisme béat et le catastrophisme professionnel, j'appelle ça l'optimalisme : réaliste sur ce qui arrive, convaincu que la joie rebelle nous aidera à traverser.

Je suis le créateur de Vlan! et Vlan! Leadership. 9 ans, 500 conversations, plus de 20 millions d'écoutes. Vous êtes ici sur ma newsletter toutes les deux semaines, j'anime des conférences pour des CODIR et COMEX, et je vis entre Lisbonne et Paris.

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Pourquoi sommes-nous autant épuisés?

par Gregory Pouy   ⋅   31/05/2026 20 min

Il y a deux semaines, j'ai publié un post sur l'épuisement sur l'Instagram de Vlan! et le nombre d'interactions m'a pris par surprise. Ça m'a renvoyé à mon propre épuisement, alors j'ai eu envie d'explorer le sujet pour de bon.

La crise du confort et notre corps

par Gregory Pouy   ⋅   17/05/2026 8 min

Si vous écoutez Vlan! vous savez bien que je suis très allergique et j'ai mis de nombreuses années à comprendre que c'est la conséquence d'un monde trop aseptisé qui a rendu nos corps incapables de coexister avec la nature. Et le pire, c'est qu'on a fait pareil avec nos cerveaux.