Je n’avais pas prévu d’écrire sur ce sujet

62 millions de visites en un mois de février. C'est le score d'un site dédié à aider les hommes qui veulent violer des femmes. Un groupe Telegram qui s'appelle "Zzz". Des posologies échangées comme des recettes de cuisine. CNN a mis 5 journalistes dessus pendant plusieurs mois et ils ont conclu à l'existence d'une "académie du viol" mondialisée.

Vlan!
8 min ⋅ 03/05/2026

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Avant de débuter, j'ai écouté vos retours sur le fait que cette newsletter était beaucoup, beaucoup (je rajoute un beaucoup?) trop longue et je comprends mais je ne voulais pas sacrifier la profondeur donc je vous propose une version courte à l'écrit ici et toujours une version longue (qui est écrite bien sur) qui sortira sur le podcast jeudi !
Dîtes moi ce que vous en pensez!

J’ai d’abord vu passer cette info dans une story Instagram intercalée entre la story d’un anniversaire et une recette de cuisine. Bref le scroll comme on le pratique tous les jours. J’ai été choqué, j’ai partagé en story et puis j’ai continué ma journée. Et puis, je me suis posé et je me suis demandé quelle était ma responsabilité là-dedans ? Si je ne dis rien, est-ce que ça ne fait pas de moi un complice comme toutes les fois où j’ai vu des comportements déplacés et où je n’ai rien fait ? Ou pire toutes les fois où je me suis moi-même mal comporté avec des femmes sans le réaliser ? Ces questions sont fondamentales et chaque homme devrait s’y confronter plutôt que d’évacuer le point par un “not all men” (c’est pas tous les mecs, ça va…).
Dans mes stories, j’ai également vu passer un historien, Johann Chapoulot, qui parlait de la banalité du mal. Même s’il parlait d’un tout autre sujet, j’ai fait le lien et le souci est là dans le silence, dans la complicité malgré nous.

Ce n’est pas le genre de sujet que je traite dans cette newsletter et c’est parce que je le maîtrise mal que j’ai décidé d’essayer de comprendre : comment on en arrive là ? Mais aussi essayer de comprendre pourquoi les adolescents et les jeunes hommes de 2026 sont en moyenne plus misogynes que les hommes de 40+ ?
J’espère que vous m’excuserez par avance de mes propres biais et angles morts, mais cette semaine, j’ai décidé de vous partager ce que j’ai trouvé.

J’ai bien conscience que je parle de 2 populations différentes. Il y a donc des hommes mariés qui droguent leurs femmes pour les violer à l’instar de Dominique Pelicot qui n’est définitivement pas un « malade dans son coin ». À côté d'eux, il y a des adolescents et des jeunes hommes qui ont développé une haine des femmes sur des forums. Deux populations différentes, deux formes de violence, mais un point de départ identique : une croyance sur ce que sont les femmes et ce à quoi elles sont supposées servir. Les uns en sont privés et le vivent comme une injustice. Les autres sont en relation et traitent leurs corps comme une propriété. La rage pour les plus jeunes et le “droit sur” pour les mecs mariés. Deux versions du même point de départ.

J'ai passé plusieurs semaines à lire plus d'une vingtaine d'études académiques publiées entre 2021 et 2025, j’ai écouté des podcasts, lu et regardé des documentaires pour essayer de comprendre d'où cela venait. J’ai principalement trouvé des papiers sur les adolescents et jeunes adultes mais après tout, c’est là que tout se joue. Alors, on va tenter de comprendre, pas nécessairement de pardonner, ensemble.
J’ai essayé de résumer au max cette newsletter qui était longue à l’origine et c’est pas facile tant le sujet est complexe et important.

Le monde a changé. La masculinité, non.

Je vais mettre directement les pieds dans le plat. On a transformé la condition féminine en quelques décennies sans proposer aux hommes une nouvelle façon d'être des hommes. C'est brutal à dire mais c'est une réalité. La philosophe Olivia Gazalé, dans son livre « Le mythe de la virilité », le contextualise bien en expliquant que ce qui a pris des siècles dans d'autres domaines s'est produit ici en quelques décennies. La femme est passée d'objet juridique à être humain à droits égaux (au moins en France) en moins de deux générations. C'est une révolution, et c'est une bonne nouvelle. Mais les imaginaires masculins, eux, n'ont pas suivi.

Scott Galloway, que je suis depuis plus d’une décennie s’est emparé du sujet avec un livre « Notes on Being a Man » (note sur le fait d’être un homme) et documente le résultat chiffré de cette transformation. Dans cinq ans, les universités américaines diplômeront deux femmes pour un homme. Les hommes abandonnent leurs études à un taux bien supérieur. Ce décrochage scolaire devient décrochage économique, puis social. Et les hommes qui ne sont pas économiquement viables sont statistiquement bien plus seuls, parce que les femmes économiquement indépendantes font des choix de partenaires que leurs mères ne pouvaient pas se permettre de faire. Personne n'a préparé les hommes à cette réalité qui sont encore, pour beaucoup, dans un imaginaire de protecteur et pourvoyeur. D’ailleurs, beaucoup de femmes sont encore dans cet imaginaire aussi, ce qui peut créer des conversations intéressantes ou des disputes, c’est selon.

Le corps comme seul territoire de contrôle

Quand tout semble hors de contrôle, le corps répond. Parce que le corps c'est quantifiable, mesurable et rassurant. D’ailleurs, le sociologue Guillaume Valet parle de "capitalisme des vulnérabilités" en expliquant qu’en période d'incertitude, les gens se tournent vers leur corps comme ressource immédiatement mobilisable. 19 % des 15-24 ans pratiquent la musculation en France, deux fois plus que la moyenne nationale. La psychologue Carol Gilligan l'avait documenté dès les années 80 : dès 4-5 ans, les garçons apprennent qu'être un homme signifie ne pas montrer sa vulnérabilité. Ce besoin de contrôle doit bien aller quelque part et la salle de sport, c'est souvent la réponse facile à une forte insécurité et je suis moi-même passé par là évidemment.
Mais le corps absorbe seulement une partie de ce que ces hommes portent. Ce qui déborde cherche un autre endroit.

L'amitié qu'on n'a jamais appris à faire

Au cours de mes recherches, j’ai découvert Niobe Way, professeure de psychologie à NYU, qui a suivi des cohortes de garçons de 10 à 18 ans sur plusieurs générations. Ce qu’elle a trouvé est intéressant je pense car si à 11-12 ans, les garçons ont des amitiés intenses et profondes, ensuite quelque chose se casse. Parce qu’être un homme, ça veut dire ne pas se confier, les jeunes adolescents se retrouvent seuls avec ce qu'ils traversent, sans espace pour le dire. D’ailleurs, ce résultat est également documenté par le Pew Research Center qui montre que seulement 38 % des hommes se confient à un ami contre 54 % des femmes. Dans les couples hétérosexuels, la plupart n'ont que leur partenaire féminine pour cela, ce qui crée ce que les sociologues appellent le "mankeeping" c’est-à-dire une charge émotionnelle déportée sur les femmes. Les algorithmes ont vite fait de repérer ces hommes isolés.
Ca me fait penser à ma newsletter sur l’amitié homme-femme d’ailleurs.

9 minutes pas une de plus

Des chercheuses de l'Université de Dublin ont créé des comptes fictifs simulant des adolescents de 16 ans intéressés par le sport et les jeux vidéo, bref des profils classiques somme toute. Et résultat, les algorithmes ont exposé ces profils à du contenu masculiniste en 9 minutes sur TikTok et 17 minutes sur YouTube. Après deux à trois heures de visionnage, ce type de contenus représentait 76 % des recommandations. C’est totalement fou mais la porte d'entrée ne ressemble pas à de la haine des femmes mais plutôt à un mec qui fait des pompes et te challenge, et puis on glisse vers des hashtags comme "sigma" et "alpha".. La pente est douce et c'est ça qui est redoutable. Il y a une manne de garçons en insécurité et ils sont cueillis hyper rapidement par les masculinistes via les algos.

Un processus en 5 temps

La chercheuse Caitlin Regehr a reconstruit le processus de radicalisation en cinq temps. D’abord la solitude, ensuite l’appartenance à communauté et puis un vocabulaire dédié (comme pour toute communauté) et puis ce langage désigne un responsable (les femmes) et enfin le responsable qui justifie la rage. Scott Galloway lui le formule en termes économiques : « La personne la plus dangereuse du monde, c'est un jeune homme seul et sans le sou. Et on en produit beaucoup trop. »

Les études en psychologie sociale le documentent depuis vingt ans. Sarah Murnen, au Kenyon College, a montré dans une méta-analyse que l'adhésion à la « masculinité hostile" » est le prédicteur le plus solide de l'agression sexuelle. bell hooks l'a formulé autrement en disan dans l’un de ses ouvrage que « en réalité, les hommes souffrent et toute la culture leur dit : 'S'il vous plaît, ne nous confiez pas ce que vous ressentez.' Car il est impossible de guérir un sentiment qui n'est pas éprouvé." »

On peut s'en sortir

J’ai écouté le podcast « Des mecs solides » de Louie Média et j’ai fait la connaissance de Marvin, 18 ans, cuisinier en alternance à Verdun. Il a été embrigadé dans ces croyances masculiniste et en est sorti mais pas grâce à arguments pertinent. Sa sortie s'est faite par deux chemins. D’abord une histoire amoureuse qui, même si elle s’est mal terminée, l'a mis pour la première fois en contact avec ses propres émotions. Et puis une amitié, d'abord avec une fille qui a eu l’intelligence de ne pas le lâcher malgré ses propos hyper « border » puis ensuite avec un garçon avec qui il a pu partager des émotions sans que ça soit bizarre. Niobe Way explique d’ailleurs qu’il est absolument indispensable de normaliser les amitiés masculines profondes. Et on est franchement loin du compte.

La recherche sur 561 incels de William Costello montre que ce ne sont pas des gens irrécupérables. C'est une population diverse, en souffrance, dont une petite fraction bascule dans la violence et dont la grande majorité serait soulagée qu'on lui propose autre chose.

La question qu'on refuse de poser

Je suis parti de cette news immonde autour de ces hommes qui s'échangent des conseils pour droguer leur femme comme on s'échangerait des recettes de cuisine. Ça m'a choqué naturellement mais la question est de savoir ce que l’on fait de ce choc. Est-ce qu’on le traite comme une donnée comme un autre sans en parler ? Est-ce qu'on l’enferme dans une case "monstrueux et incompréhensible" ou est-ce qu'on accepte l'inconfort de chercher d'où ça vient et d’en parler ensemble ?
On a déconstruit un modèle masculin, avec beaucoup de bonnes raisons. On n'a pas vraiment proposé ce qui vient après. Qui sont les références d'une masculinité réinventée aujourd'hui ? Où sont les imaginaires ? J’avoue que quand on me demande qui serait un « role model masculin » aujourd’hui, je tourne en rond et je ne sais pas répondre. Rien autour de moi , rien dans les films, dans les séries, dans les livres ou dans la culture populaire.

Le chemin entre Marvin à 13 ans sur Tiktok et un forum pour apprendre à violer des femmes est plus court qu'on voudrait le croire. Nous devons agir collectivement en débutant par comprendre le phénomène sans le rejeter. Comprendre avant que les algorithmes et les influenceurs continuent à répondre à notre place.

Cette semaine sur Vlan!

Sur Vlan!

#393 Sommes nous tous devenus égoistes malgré nous? Avec Camille Peugny

Camille Peugny est sociologue et auteur du livre Le triomphe des égoïsmes. Il y a des chercheurs qui vous donnent des concepts nouveaux pour regarder ce que vous voyez déjà tous les jours, et Camille est clairement de ceux-là. Dans cet épisode, nous parlons de la différence entre individualisme et égoïsme, et pourquoi cette distinction change tout. L'individualisme, ça fait un siècle que les sciences sociales le documentent. L'égoïsme, c'est autre chose : c'est la croyance que les individus sont seuls responsables de leur parcours, de leur succès comme de leur échec. Et quand cette croyance se diffuse à grande échelle parmi les classes moyennes supérieures, elle devient une contrainte sociale qui nuit à la cohésion de tout le pays. J'ai questionné Camille sur comment on en est arrivé là, sur le rôle du capitalisme de plateforme dans la marchandisation du lien social, sur la conscience sociale triangulaire qui pousse les classes populaires à voter contre leurs propres intérêts, sur les femmes de ménage contraintes de devenir les auto-entrepreneuses de leur propre précarité, et sur la bombe à retardement des héritages qui va creuser un fossé béant entre ceux qui maîtrisent l'avenir et les autres.

Ce qui m'a frappé dans cet épisode, c'est que Camille fait de la sociologie pour rappeler une évidence qu'on a collectivement perdu de vue : on est membre d'un tout, et nos actes ont des conséquences sur les autres.

Sur Vlan! Leadership

[Best-of] Le leadership du 21ème siècle avec Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est un sociologue émérite que j'apprécie beaucoup pour ses propos souvent visionnaire, sans blabla et érudits. Michel nous explique la période que nous traversons et pourquoi cela bloque entre les aspiration de certains et les aspirations d'autres. La réalité est que nous sommes à la conjoncture de 2 périodes avec des valeurs anciennes (instituées) et toujours très présentes dans nos imaginaires collectifs et particulièrement vive chez nos élites et puis des valeurs qui montent (instituantes) venant du peuple et qui arrivent à s'installer tranquillement. Par exemple, on y parle de la valeur travail, de ne pas perdre sa vie à la gagner, de faire de sa vie une oeuvre d'art. Mais tout l'enjeu et le discours de Michel est centré sur la notion de puissance Vs Pouvoir - une thèse qu'il soutient depuis 1978 et qui résonne tellement dans l'actualité politique du moment. Ca en est même choquant. Vous y entendrez également que Michel n'aime pas cette vision autour du "care" comme je la défends sur ce podcast. Je trouve que sa vision sur le sujet forcément pertinente et intéressante mais je vous laisse découvrir l'épisode sans plus attendre.

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Des liens tout à fait incroyables

  1. L’histoire face à la performance et la banalité du mal
    J’ai trouvé cette table ronde avec Johann Chapoutot sur la performance vraiment remarquable. On y parle de “mal radical”, de banalité du mal et évidemment du nazisme puisque c’est tout la recherche de Chapoutot et plus précisement pour son dernier ouvrage : les irresponsables qui cherchent à montrer la responsabilité des entreprises entre autre dans l’arrivée du Nazisme au pouvoir. Il est question de performance, comment elle était envisagée par les nazis mais Johann Chapoutot va bien au delà.

  2. La méthodes des armées françaises pour faire de l’incertitude une opportunité
    Vous vous souvenez sans doute que j’ai écrit une longue newsletter sur le chaos et l’incertitude. Je suis tombé sur cette analyse super intéressante car je crois que c’est une question qu’on se pose tous. Ils ont développé une méthode “source” en 6 dimensions : situation, opportunité, utilité, ressources, connexions et exploitations. Je vous laisse découvrir la méthode ici.

  3. La surveillance algorithmique arrive en entreprise

    Loin de moi l’envie de créer une suspicion généralisée évidemment! Mais arrive des méthodes très discutables mais techniquement éprouvées pour vérifier ce que font les collaborateurs. L’article annonce un chiffre choc (80% des entreprises françaises utiliseraient des outils de management algorithmiques) sans préciser ce que ca recouvre. Mais une chose est sure, l’I.A. devient le superviseur du travail.

Je me limiterais toujours à 3 liens donc voilà c’est tout pour cette semaine (sachant que Vlan! La newsletter est bimensuel comme Vlan! Leadership), n’hésitez pas à me faire des retours et à partager la newsletter à vos amis, collègues, connaissances si vous la trouvez pertinente. Il y a un bouton juste en dessous !

Vlan!

Par Gregory Pouy

Je suis optimaliste et surtout généraliste, au croisement de la philosophie, de la sociologie, de l'économie et parfois des neurosciences. Ma valeur est de faire les connexions que les spécialistes ne font pas parce qu'ils restent dans leur domaine.

Ce qui m'anime : vous redonner envie du futur. Entre l'optimisme béat et le catastrophisme professionnel, j'appelle ça l'optimalisme : réaliste sur ce qui arrive, convaincu que la joie rebelle nous aidera à traverser.

Je suis le créateur de Vlan! et Vlan! Leadership. 9 ans, 500 conversations, plus de 20 millions d'écoutes. Vous êtes ici sur ma newsletter toutes les deux semaines, j'anime des conférences pour des CODIR et COMEX, et je vis entre Lisbonne et Paris.

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